Andrew Keen : « J’ai fait du chemin, depuis Le culte de l’amateur … » share
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Andrew Keen : « J’ai fait du chemin, depuis Le culte de l’amateur … »

27 octobre 2010

Mardi 23 novembre, nous recevrons, sur le campus de Microsoft France, la visite d’Andrew Keen, pour la première étape d’une saison de « rencontres RSLN », série de débats et de rencontres IRL autour de penseurs ou d’acteurs du numérique.

Deux partis pris nous animent : pluridisciplinarité et volonté de nous tenir à égale distance des « techno-béats » et « néo-luddites ». Nous parlerons successivement journalisme, avec Mercedes Bunz, e-gouvernement, avec Nigel Shadbolt (co-architecte de data.gov.uk avec Tim Berners-Lee), extension de la diplomatie en ligne, avec Evgeny Morozov, ou réseaux sociaux, avec Brian Solis.

Vous pourrez suivre l’ensemble des éléments qui se rattacheront à cette saison dans une nouvelle rubrique dédiée, qui ne tardera pas à se compléter.

> Qui est Andrew Keen ?

Andrew Keen a publié, en 2007, un ouvrage assez critique sur le web collaboratif, Le culte de l’amateur – Comment Internet tue notre culture, préfacé, dans sa version française, par Denis Olivennes.

Le culte de l'amateur Andrew Keen

Celui qui s’auto-qualifie « d’Antéchrist de la Silicon Valley » y développait alors une critique en règle du web 2.0, cet internet des « contenus générés par les utilisateurs », coupable, à ses yeux, de deux péchés : 

  • Noyer la « vérité » sous un torrent de « mensonges » et autres « manipulations », produit par des « amateurs » – autrement dit : créer un monde où la médiocrité l’emporte sur la qualité.  
  • Menacer l’économie de la culture et de l’information, en postulant que les vieux modèles économiques étaient rayés de la carte par ces nouveaux contenus définitivement gratuits.

En France, son ouvrage a été reçu de manière assez réservée (euphémisme) : voir cet entretien pas vraiment enthousiaste dans Libération, et ces trois billets franchement acides chez Francis Pisani (Transnets). Exceptions notables : le blogueur Narvic, et le critique littéraire Pierre Assouline.

Bref, comme le résume Assouline, Keen version 2007, a incarné :

« Le type qu’on adore haïr ».

Nous avons assez longuement échangé avec lui, et notamment de son évolution intellectuelle depuis la sortie de son ouvrage. Vous verrez : il confesse plusieurs erreurs d’appréciation, fait preuve d’autocritique. Il nous raconte surtout ce qui, aujourd’hui, dans la vie digitale, l’excite.

> Entretien

RSLN : On ne sait jamais très bien comment vous présenter. Est-ce l’on doit vous décrire comme « polémiste » ? Comme « écrivain » ? Comme « entrepreneur » ?

Andrew Keen : On parle d’argent ? Très bien : je gagne ma vie de plusieurs manières. J’écris des livres, et des articles régulièrement – plus des éditoriaux que des articles, pour être exact. Je produis également une émission de télé sur Techcrunch. Je suis enfin consultant, associé à plusieurs projets de business.

J’aime donc me décrire comme entrepreneur … même si je ne suis pas certain d’être suffisamment sérieux et rigoureux pour être un entrepreneur à temps plein, comme tous ces gens autour de moi, dans la Silicon Valley. Je suis, en quelque sorte, un perpétuel « aspirant entrepreneur » [a want-to-be entrepreneur, en VO, NDLR].

RSLN : Le culte de l’amateur, publié en 2007, a provoqué un large débat. Vous avez été largement critiqué – en ligne, vous avez même quelques ennemis qui n’ont pas franchement goûté votre comparaison entre « blogueurs » et « singes », et qui vous l’ont fait savoir, même en images. Comprenez-vous ces critiques ?

Andrew Keen : Evidemment ! Le culte de l’amateur a été rédigé pour être polémique, il a été « designé » ainsi, et les controverses qui l’ont suivi sont sans doute une des meilleures preuves de succès que je pouvais espérer recevoir. En fait, je pense que ce livre a eu deux types de publics bien distincts : ceux qui l’ont lu comme un essai, et, à l’inverse, ceux dont vous me parlez, qui ont été les plus extrémistes dans leurs critiques : ce sont ceux qui vouent un véritable culte, un culte religieux je veux dire, à internet, et aux nouvelles techno. Ceux-là n’ont pas su dépasser les effets de style. C’est dommage.

RSLN : Aucune auto-critique, alors ?

Andrew Keen : Si. Deux. Et relativement fortes. La première est structurelle. Elle tient au sous-titre de l’ouvrage, « Comment Internet est en train de détruire notre culture » : cette affirmation repose sur un postulat beaucoup trop fort et définitif quant aux relations entre nouvelles technos et culture. L’idée que des technologies pourraient détruire, à elles seules, des cultures, n’est pas vraie. Ces deux pôles entretiennent entre eux une relation de cause à effet beaucoup plus subtile. Leurs effets réciproques, leurs interpénétrations doivent être regardées avec beaucoup plus de nuance.

La seconde limite tient à la distinction que j’effectuais entre « vieux médias » et « nouveaux médias » qui, je pense, n’est plus du tout pertinente. Aujourd’hui, il n’y a plus « nouveaux et « vieux » médias : les vieux médias sont des nouveaux médias, et vice versa ! Il n’y a plus de différence, aujourd’hui, entre le New York Times et Techcrunch : le NYT tient des blogs, et incite ses journalistes à le faire. Techcrunch, de son côté, est une référence, avec ses journalistes stars, ses éditeurs et ses « fact-checkers ».

J’affirmais que les « nouveaux médias » étaient ceux où le culte de l’amateur jouait à plein, mais il suffit d’allumer une télévision et de tomber sur une émission de télé-réalité pour voir que ce n’est pas le cas. Et cette sacralisation de la parole de l’amateur, de l’homme de la rue, dans les « vieux médias » est également encouragée car elle ne coûte pas très cher à produire.

RSLN : Ecrire un livre, miser sur le débat, puis s’en distancer … C’est un peu facile, non ?

Andrew Keen : Attention, je suis encore très fier de ce livre, de son impact dans le débat public. Mieux, même : je pense qu’il s’est bonifié avec le temps, et que l’on peut tout à fait continuer à le lire aujourd’hui. Ses deux arguments centraux fonctionnent plutôt bien : l’économie du web 2.0, cette économie de la « longue traîne » qui était prônée par Chris Anderson, n’a jamais décollé, la plupart du contenu amateur ne rapporte rien, et l’on ne pourra pas bâtir de business model à partir de là. Et : ce contenu en question est encore d’une qualité assez médiocre, j’en suis convaincu.

Ah oui, et je rajoute une qualité, dont je suis encore très fier : c’est bien écrit ! Quel que soit votre avis sur le livre, vous ne pourrez jamais m’enlever que j’ai « raconté une histoire », contrairement à pas mal de productions qui ne font aucun effort pour prendre leurs lecteurs par la main avec des idées claires et bien agencées.

RSLN : Quel serait LE grand thème dans le débat d’idées autour du numérique, aujourd’hui ?

Andrew Keen : Sans hésiter : la privacy, et ce dans un contexte où le web devient de plus en plus social, et non un simple espace de stockage de données. Internet, aujourd’hui, c’est devenu un regroupement de personnes, où Facebook domine, et l’enjeu n’est plus simplement d’y repérer telle ou telle ressource. Presque tous les nouveaux business qui sont en train de se créer en ligne ont un impact sur cette question de la privacy, et encore, nous n’en sommes qu’au tout début.

Ce débat sera encore plus important que celui du passage du web 1.0 au web 2.0, qui reposait avant tout sur des enjeux économiques. Cette fois, il est question de recréer des espaces qui échappent à la clarté, à la lumière, dans la construction de nos identités : c’est quand même un peu plus fondamental que des questions économiques, non ?

D’ailleurs, je pense que les Français vont adorer ce débat. Du moins, ils ont les clefs pour l’appréhender avec un peu de distance, si l’on pense par exemple aux écrits de Foucault, autour du panopticon. C’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui : parvenir à maintenir des zones d’ombres.

Andrew-kenn-Jeff-Jarvis

RSLN : Vous avez écrit sur le rôle des « experts », et vous semblez avoir un peu évolué sur la question. Vous expliquiez par exemple il y a quelques mois dans un entretien avec The Futurist, qu’un expert, aujourd’hui, ne pouvait adopter la figure de l’universitaire fumant sa pipe dans son bureau … . Le numérique induit donc de nouvelles figures pour l’expert ?

Andrew Keen : Il y a deux effets distincts qui vont effectivement renouveler totalement la figure de l’expert et de l’intellectuel : notre aspiration de plus en plus forte à nous détacher des structures hiérarchiques d’une part, des questions économiques d’autre part.

Dans « l’ancien monde » – celui du XXe siècle, on va dire – vous pouviez être un universitaire perché dans votre tour d’ivoire, réfugié dans le douillet cocon de votre « chapelle », et professant votre savoir à des étudiants respectant totalement votre parole. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, je ne me situe pas sur ce terrain là, mais une chose est sûre : aujourd’hui, cette attitude n’est plus tenable, vous devez apporter votre autorité par la preuve plus que par le statut. La hiérarchie ne fait plus l’expertise, c’est la compétence qui la révèle.

L’autre réalité, donc, c’est qu’internet fait de nous autres, chercheurs et agitateurs d’idées … des concurrents sur un marché donné. Nous avons besoin de nous vendre, de savoir faire circuler nos idées. Peut-on réellement dire que l’on est un intellectuel, aujourd’hui, si l’on n’entretient pas une présence sur les réseaux sociaux, et sur Twitter en particulier ?

Que vous aimiez cette idée ou non, un intellectuel est un entrepreneur qui doit savoir se vendre, et les réseaux sociaux accélèrent cela de manière incroyable. Attention, il y a évidemment un danger à cela : il ne faut surtout pas que l’expert devienne un « clown ». Mais je pense que quelqu’un comme Slavoj Žižek s’en sort très bien : il parvient à rendre des disciplines académiques classiques sexy, et à rendre « l’entertainment » plus académique. Je pense aussi à mon meilleur ennemi Jeff Jarvis, qui s’apprête à sortir un ouvrage plutôt axé sur l’idée d’une sociabilité accrue grâce aux réseaux sociaux … [C’est avec lui, sur l’image ci-dessus, que Keen est en pleine discussion, NDLR].

Plus largement, il y a, je pense, un enjeu fort à dépasser le stade de son champ d’expertise. Avant, un politiste parlait science politique, un économiste scrutait les grands agrégats économiques, … . Aujourd’hui, il faut être capable de mixer un peu de tout cela pour réussir à ordonner une pensée un peu cohérente. Cela contribue encore un peu plus à briser les chapelles idéologiques.

Prenez Clay Shirky : je ne partage pas forcément ses positions, mais c’est un généraliste, capable de parler aussi bien journalisme qu’entreprenariat. Nous avons besoin de généralistes de talent, éclectiques, qui articuleront des idées et des discours clairs piochant hors de leurs disciplines d’origine.

RSLN : En bon expert-entrepreneur, vous êtes évidemment présent sur Twitter. Le 20 octobre, on vous a vu poster update sur update pendant la rencontre entre l’Inter Milan et Tottenham. Vous étiez vraiment en représentation à ce moment là ? Ou bien avez-vous fini par être rattrapé par la simplicité de l’outil … ?

Andrew Keen : C’est vrai, à ce moment, il n’y avait plus d’entrepeneur derrière le compte Twitter. Quand on est un fan de Tottenham, comme je le suis, que votre équipe est menée par 4 buts à zéro et qu’elle inscrit trois buts à la suite … ça devient une utilisation totalement basée sur l’affect, sur l’émotion.

Quand j’ai écrit Le culte de l’amateur, je ne bloguais pas moi-même. A présent, j’écris sur les réseaux sociaux … et ma pratique est résolument riche d’enseignements. Oh, et je peux bien le dire : la structure narrative de mon prochain ouvrage, Digital Vertigo: Anxiety, Loneliness and Inequality in the Social Media Age, sera assez largement basée sur l’écriture en mode « Twitter ».

> Visuels utilisés dans ce billet : 

He’s keen, par thenextweb, licence CC
Notes from The Cult of the Amateur, par inju, licence CC
Andrew Keen disputing with Jeff Jarvis, par cycus, licence CC

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