Bernard Stiegler, l'artisan philosophe

5 janvier 2009

« Une exception réjouissante dans le triste paysage culturel français. » C’est en ces termes que Régis Debray avait commenté, en 2006, la nomination de Bernard Stiegler au Centre Georges-Pompidou. « D’un côté, vous avez toute une tradition humaniste, bavarde, moraleuse et technophobe. De l’autre, vous avez des technolâtres un peu délirants, des futuristes compétents en termes techniques, mais qui n’ont pas de culture classique ni de profondeur de champ. Bernard, lui, a les deux », poursuivait-il. Cet « homme de culture qui peut parler des nouvelles technologies » nous a donné rendez-vous dans son bureau de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), un immeuble situé en face du Centre Pompidou. On s’attendait à un lieu plutôt froid et on découvre, sous les toits, un espace chaleureux : l’« Atelier », la section de l’IRI réservée à la recherche et au développement. Dans un coin, une petite cuisine, de l’autre côté, quelques personnes devant leurs ordinateurs. Le bureau de Bernard Stiegler est, lui, perché sur une mezzanine. Au pied d’une table, on remarque deux haltères. « J’ai toujours fait beaucoup de sport, de la course surtout », explique notre homme, grand, mince, plein d’élégance. Il ajoute : « Un chirurgien qui m’a opéré, enfant, m’avait pourtant dit que je ne pourrais plus courir. »

Derrière les mots, on devine le travail, la volonté et l’acharnement. Cette ténacité se retrouve dans son parcours d’autodidacte. En 1968, il est mis à la porte de son lycée. Quelque quinze ans plus tard, il est l’un des disciples de Jacques Derrida. À 35 ans, il organise, au Centre Pompidou, « Mémoires du futur », une exposition qui restera dans les annales pour son caractère visionnaire. On est alors en 1987, Internet n’est pas encore né, mais Bernard Stiegler affirme qu’au XXIe siècle les gens seront assistés par des machines dans leurs activités intellectuelles et que tout se passera sur des réseaux. « À l’époque, on ne comprenait pas pourquoi un philosophe s’intéressait à ces nouvelles technologies », se souvient-il. Or s’il s’y est intéressé, c’est précisément en raison de son amour pour la philosophie.

Son premier travail universitaire portait sur le rapport entre la mémoire et la technique chez Platon. Il a ensuite élaboré sa propre théorie, « une organologie générale », qui repense l’organisation de la société autour de trois composantes : les organes naturels (le cerveau, la main, le foie…), les organes artificiels (l’écriture, les ordinateurs, les outils…) et les organes sociaux (la famille, l’État, les entreprises…). Le numérique, poursuit-il, est désormais l’un des « milieux techniques » par lesquels se façonne la pensée. Il est ce que l’écriture était pour Platon, un pharmakon, une substance à la fois remède et poison, qui peut produire du bien, mais aussi du mal. Il faut donc repenser intégralement l’activité de la connaissance en fonction du développement du numérique et veiller à ce qu’il soit avant tout source de bénéfices pour notre société.

Revaloriser l’esprit

Dans le discours de Bernard Stiegler, le mot « combat » revient sans cesse. D’ailleurs, pour lui, « tout est une bagarre ». Et sous ses airs de quinquagénaire calme, « maniaque », discipliné comme un métronome, on devine un esprit chauffé à blanc, une âme révolutionnaire. Celle qui l’a conduit à « passer à l’acte »1 et à rester cinq ans derrière les barreaux. À 26 ans, il tient un club de jazz à Toulouse. Un jour, il braque sa banque, qui vient de lui refuser un découvert. « Cet accident » a donné un sens à sa vie puisque c’est en prison qu’il découvre la philosophie. Encarté un temps dans des mouvements d’extrême gauche, il s’insurge contre « la pauvreté de ces doctrines ». De marxiste, il devient « marxien » et, aujourd’hui, il veut sauver le capitalisme de lui-même. Il explique que le capitalisme a, par le biais des médias, capté l’attention de l’homme pour le transformer en mouton qui pense selon les diktats du marketing. Le cerveau est devenu une valeur marchande.

Pour réfléchir aux moyens de redonner sa véritable valeur à l’esprit, Bernard Stiegler fonde en 2005, avec d’autres intellectuels, l’association Ars industrialis. Dès les premières séances publiques, il est question du rôle central des nouvelles technologies qui, avec le Web 2.0 et surtout le Web 3.0, permettent aux internautes d’échanger entre eux, de s’approprier les outils numériques, d’être plus actifs. Pour Stiegler et ses compagnons, les outils numériques constituent un formidable moyen de passer d’une société industrielle consumériste à une société et à une économie participatives, car « ils augmentent l’intelligence individuelle et collective ».

L’appareillage de l’amateur

C’est parce qu’il croit dans cette transition que Bernard Stiegler participe activement, depuis plus de quinze ans, à la création d’outils techniques au service de l’amateur. À la Bibliothèque nationale de France, il conçoit, avec Alain Giffard, un poste de lecture assistée par ordinateur. Chargé de l’innovation à l’Institut national de l’audiovisuel, il travaille sur l’analyse automatisée de l’image. Au sein de l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique, il lance le projet Semantic Hifi, un système grâce auquel l’auditeur peut analyser et critiquer la musique. Aujourd’hui, à l’IRI, en partenariat avec le Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB) et Microsoft France, il œuvre au développement du logiciel Lignes de temps, qui permet de partager les films, de les indexer, de les décrypter et même d’en réaliser2 de nouveaux. Bernard Stiegler est en effet convaincu que la technologie de la contribution se développera d’abord dans le domaine culturel : « À l’instar de ce qui se passe avec la musique, les gens ne veulent plus simplement consommer du cinéma, ils veulent échanger les films, les taguer3, les valoriser, se les approprier. »

Lorsqu’on s’étonne de son dynamisme – il enseigne également dans plusieurs universités et ne cesse d’écrire – et du fait qu’il semble aussi à l’aise dans la philosophie classique que dans la nanotechnologie, Bernard Stiegler sourit et explique : « Cela peut en effet sembler étrange de voir un philosophe dans mon genre fabriquer des logiciels. Mais, autrefois, les philosophes étaient tous des mathématiciens, des physiciens et des ingénieurs. » Pascal, en collaboration avec Fermat, a élaboré la théorie de la probabilité, et Leibniz a développé les concepts qui furent à l’origine de l’informatique. Le rôle de Bernard Stiegler, en tant que philosophe, c’est de mener, avec d’autres, la « révolution » qui permettra de passer d’une société de consommateurs passifs à une société d’amateurs actifs. Ou, plus simplement, de lutter contre « le règne de la bêtise ».

1 Titre du livre, paru en 2003, dans lequel Bernard Stiegler relate son expérience de la prison.
2 Pour comprendre les enjeux du travail réalisé à l’IRI, lire Le design de nos existences à l’époque de l’innovation ascendante, sous la direction de Bernard Stiegler, Ed. Mille et une nuits, 2007.
3 Action qui consiste à marquer un article, c’est-à-dire à le caractériser et à en faciliter l’accès aux autres internautes.

BERNARD STIEGLER EN QUELQUES DATES

• 1952 : naissance dans l’Essonne
• 1978-1983 : est incarcéré pour vol à main armée et découvre la philosophie
• 1988 : commence à enseigner à l’université de technologie de Compiègne
• 1992 : soutient sa thèse, dirigée par Jacques Derrida, sur « La technique et le temps »
• 1993 : fonde le laboratoire Connaissances, organisations et systèmes techniques à l’université de Compiègne
• 1996-1999 : directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA)
• 2002 : directeur général de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam)
• 2005 : crée l’association Ars Industrialis, l’Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit
• 2006 : dirige le département Développement culturel au Centre Georges-Pompidou, y crée l’IRI, l’Institut de recherche et d’innovation
• 2008 : parution de ses deux derniers livres : Prendre soin – De la jeunesse et des générations, Flammarion, tome 1, et Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir (Entretiens avec Philippe Petit et Vincent Bontems), Mille et une nuits

Photo : © meyer/tendance floue

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