C’est quoi un artiste numérique ? (3) – Rencontre avec Julien Levesque share
back to to

C’est quoi un artiste numérique ? (3) – Rencontre avec Julien Levesque

22 juin 2011

(Illustration : My dear Facebook, Julien Levesque)

Suite de notre série de publications consacrées à l’art numérique, avec un portrait de Julien Levesque, qui nous ouvre les portes de son univers et de ses créations.

« On ne peut pas rester muet devant la place qu’a pris Internet dans notre vie. » C’est par cette phrase que Julien Levesque résume sa passion pour le numérique, pour Internet qui est devenu la matière première de son travail artistique.

Seul devant son ordinateur, avec un groupe d’étudiants, ou à la Tapisserie, l’atelier qu’il partage avec son collectif Microtruc, l’artiste explore le web et ses enjeux, pour en faire des œuvres d’art. Obsédé par tout ce qui tourne, à l’image de la planète, et du petit symbole d’Internet, il nous fait découvrir sa vie d’artiste numérique, et son univers de création.

> Qui est Julien Levesque ?

Julien Levesque évolue dans le milieu artistique depuis longtemps. Il a été formé aux Beaux-Arts de Paris. Et il est toujours doctorant en esthétique des nouveaux médias.

Au départ, il pratique des disciplines classiques : peinture, etc.

« Mais je ne trouvais pas vraiment mon truc, la matière qui m’inspirerait réellement. Je tournais en rond dans l’art moderne », se souvient-il.

Petit à petit, il commence à s’intéresser au numérique, par la photo, l’animation … Et c’est au début des années 2000 qu’il « tombe dans le chaudron du numérique » :

« Avec Internet, tout était nouveau, tout restait à créer. »

Par véritable intérêt donc, mais également, un peu, pour des questions plus pratiques : « A Paris, on crée souvent dans nos petits appartements, avec peu de place. Le numérique est le matériau qui prend le moins de place, qui est plus simple au quotidien que d’autres disciplines. »

Julien Levesque fait partie d’une « troisième ou quatrième génération » d’artistes numériques, explique-t-il.

« Les net-artistes étaient les pionniers de la discipline. Ceux qui se sont intéressés au réseau dès le milieu des années 90. Eux considéraient que leur travail devait impérativement se faire en ligne. Je cherche également à m’écarter des écrans, à rematérialiser ce qui se passe sur le web. »

 > Comment décrit-il son travail ?

Julien Levesque ne se voit absolument pas comme un geek« J’ai connu le monde avant Internet. Je sais donc prendre le web avec un certain recul, avec de l’humour. Je ne suis ni programmeur, ni développeur. Je suis quelque chose en-dehors, j’ai un autre regard. »

L’artiste partage sa vie entre ses créations, et son travail d’enseignant-chercheur. Il crée bien sûr à partir d’un ordinateur, mais sort également du numérique pour revenir à des formes de réalisations plus traditionnelles. Le réseau est la source d’inspiration, le stimulis qui déclenche le processus créatif.

Julien Lesvque se définit comme un amateur, au sens noble du terme : il n’est pas un professionnel du web, mais s’intéresse à tout, bricole, colle, compose, récupère … [sur ce sujet, vous pouvez lire : Qui sont donc les amateurs : l’analyse de Patrice Flichy].

Il utilise les données qu’il trouve ça et là pour en faire autre chose. Ces données constituent la matière, le flux dont il se sert pour créer.

« Par moments, je trouve presque que mon travail s’approche du mouvement dada », ajoute-t-il.

Des œuvres accessibles à tous les publics ?

« Il faut sans doute un petit bagage Internet, pour comprendre une œuvre, le sens qu’elle porte. Mais c’est exactement la même chose dans l’art « classique », où des clés sont nécessaires pour comprendre une peinture, par exemple. »

> Et concrètement, il réalise quoi ?

Son inspiration, il la trouve donc sur Internet, en parcourant le web, et bien sûr dans l’actualité numérique. Ses thèmes de prédilection sont l’identité, la réappropriation de l’image, les paysages, les liens entre réel et virtuel, en général. Une manière, pour l’artiste, de se protéger, et de réfléchir à l’omniprésence de l’image.

« Par exemple, on peut se demander ce que faire de la photo signifie aujourd’hui, quand la majorité des vues que l’on peut souhaiter prendre préexiste déjà sur Internet. Je réalise beaucoup de collages numériques, qui participent de cette réflexion. »

Une autre part importante de son œuvre : la réflexion autour des données personnelles, notamment sur les réseaux sociaux. Avec un groupe d’étudiants, il a par exemple imaginé le projet « My dear Facebook ». Un site collaboratif, qui reprend les lettres de ces étudiants, adressées au réseau social, par voie postale. Avec comme contenus ses goûts, ses envies, ses photos … Une manière ironique de transmettre des données privées, mais que le site ne pourra pas réutiliser.

D’autres œuvres sont également plus simplement esthétiques, comme les « Melancholic Paintings » des peintures célèbres qui s’animent, prennent vie, et se transforment en œuvres multimédia.

> L’art numérique, ça se perçoit comment ?

Julien Levesque ne vit pas de son travail artistique. Et il évoque un problème récurrent pour les artistes multimédia : la vente de cet art est complexe, car on trouve peu de collectionneurs de sites, de produits créés en ligne. Pour vendre, il faut qu’il y ait objet, or tous les travaux créatifs ne débouchent pas nécessairement sur la réalisation d’un objet.

« Il faut trouver d’autres formes d’organisation que la traditionnelle galerie d’art. C’est ce que nous tentons de faire, avec le collectif Microtruc. »

Pour ce qui est de la reconnaissance du numérique en tant qu’art, il reste également du chemin à faire.

« Aux Beaux-Arts, l’enseignement est encore très académique. C’est nécessaire, mais il est parfois difficile de faire entendre son engagement, de défendre l’art numérique. On trouve encore peu d’étudiants qui choisissent cette voie. »

Et pour l’avenir, faut-il être optimiste ?

« J’ai l’impression qu’on assiste à un réveil en France, une place plus importante nous est accordée. Des initiatives poussent également les gens à s’y intéresser. La création de la Gaîté lyrique en est un bel exemple. »

> Pour aller plus loin :

 > Illustrations :

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email