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L'âge du faire : ce que le mouvement maker nous dit du travail de demain

27 mars 2015
mouvement maker
Durant une année, Michel Lallement, sociologue du travail et professeur au Cnam, s'est immergé au sein du hackerspace Noisebridge, à San Francisco. Son dernier ouvrage L'âge du faire : Hacking, travail, anarchie (Seuil), rend compte de cette expérience de terrain, entre imprimantes 3D, découpe, assemblage et soudage de matériaux, « bidouillages » informatiques et « cuisine collaborative ». Il propose une exploration de ces nouveaux lieux de création qui se multiplient peu à peu, notamment en France.

Au-delà de la diversité des hackerspaces, des modalités de leurs organisations ou des nombreux débats qui y règnent, bien relayés dans l’ouvrage, RSLN a souhaité se pencher sur ce que ce mouvement pouvait nous dire du travail de demain. Rencontre.

Qu’est-ce qu’un hacker, Michel Lallement ?

Michel Lallement : Avant tout, il faut bien comprendre que le mot hacker n’a pas la signification que l’on veut bien lui attribuer ordinairement. En France ainsi qu’aux Etats-Unis, on pense souvent à un pirate informatique, ce n’est pas le cas en réalité. Dans le monde hacker, le pirate informatique est appelé cracker. Mais les hackers, ce sont aussi des makers, des gens qui construisent, fabriquent, innovent….

Dans mon ouvrage, j’utilise le terme de monde hacker pour décrire ce monde social. Un ensemble de personnes qui a en commun une activité, le bidouillage. Derrière ce mot, on regroupe les travaux qui font appel à une forme d’intelligence pratique dans l’utilisation d’éléments disparates afin d’atteindre un objectif précis.

Sur la côte ouest des Etats-Unis, les personnes qui fréquentent les hackerspaces revendiquent haut et fort une identité de hacker. Leur objectif est de construire et non de détruire. Nous sommes bien loin des pirates informatiques clandestins…

« We do things, we make stuff »

Concrètement, que veut dire le verbe hacker ?

Michel Lallement : Lorsque l’on demande à des hackers ce qu’ils font, ils répondent généralement : « We do things, we make stuff » (« On fait des choses, on fabrique des trucs »). En fait, le hacking est un état d’esprit tout autant qu’une pratique. Celle-ci va du petit bidouillage (sur un vêtement, de la nourriture), jusqu’au bidouillage, d’une certaine manière, de la société. Le partage est déterminant dans l’esprit hacker : lorsque l’on fait quelque chose, on le partage avec la communauté.

Le hacking prend de court les régulations de l’économie traditionnelle. On peut vivre du hacking, mais ce n’est pas la finalité de tous les hackers. Le plus important est que le hacking transforme notre rapport au travail. Hacker c’est réaliser un travail pour soi, qui ne dépend pas d’une finalité marchande. C’est ce que j’appelle le faire. L’objectif est aussi de se défaire des contraintes organisationnelles. Il n’y a pas de hiérarchie dans les hackerspaces, ou presque pas. Il y a autrement dit une volonté de démonter les rouages de ce qui structure les hiérarchies des entreprises traditionnelles.

Ampoules représentant le mouvement maker

Via Pexels CC0 License

« Le modèle du taylorisme est aujourd’hui clairement dépassé »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Michel Lallement : Depuis quelques dizaines d’années, le travail a énormément évolué dans les entreprises traditionnelles, y compris dans la Silicon Valley. Le modèle du taylorisme est désormais clairement dépassé : aujourd’hui, les gens sont beaucoup plus autonomes. Les salariés travaillent de plus en plus par exemple en mode projet, pour un horizon donné certes, mais avec davantage de marges de manœuvre.

Dans le même temps, les contraintes au travail se sont renforcées, ainsi que l’illustre le « culte du reporting » auprès des supérieurs directs. La pression des pairs s’est aussi accentuée.
Cela n’est pas sans effet sur la santé. Les pathologies d’aujourd’hui se sont de nouveaux maux du travail comme les burn out, le stress, le développement d’addictions,…

Tout cela a engendré le besoin de retrouver du plaisir dans le travail. Les hackerspaces, fab labs et autres makerspaces peuvent être compris comme une réponse à ce modèle d’organisation du travail qui demeure contraignant en raison de la double pression, par le marché et par les structures hiérarchiques, qui s’exerce plus fortement que jamais. Même des ingénieurs qui travaillent dans les grandes entreprises de la SiliconValley retrouvent du sens dans les hackerspaces. Là, il n’y a plus d’urgence, de deadline à respecter. Chacun décide comment il a envie de travailler, quels sont les objectifs qu’il se fixe, etc. On ne peut donc pas comprendre l’innovation des hackerspaces si on ne comprend pas ce qu’il se passe dans le monde de l’entreprise.

« Les gens sont dans leurs bulles, mais dans un espace collectif »

Comment le sociologue analyse-t-il l’essor des hackerpaces, ou d’espaces équivalents ?

Michel Lallement : Avant tout, je tiens à préciser que ces communautés ne sont pas fermées, ce qui n’a pas toujours été le cas lors d’expériences communautaires passées, par exemple dans les années 1970. Les gens de Noisebridge, comme ceux des autres hackerspaces en Californie ou dans le reste du monde, ne vivent pas 24h/24 ensemble ! Ils viennent quand ils le veulent, pour y rester autant qu’ils le souhaitent.

Lorsqu’elle passe la porte d’un hackerspace, une personne peut s’intégrer de manière souple au collectif. Elle peut discuter, mais aussi demander des conseils, utiliser gratuitement des ressources…. Cette façon d’être est assez symptomatique de nos sociétés modernes : nous avons tous besoin de trouver notre place en tant qu’individu sans renoncer pour autant à appartenir à des cercles de proches, à des réseaux sociaux… Les hackerspaces reflètent cela : les gens y sont souvent dans leurs bulles, mais dans un espace collectif. Ils y trouvent les ressources (techniques, amicales….) dont ils ont besoin. C’est un mouvement de fond de nos sociétés. J’ajouterais que l’on peut très bien trouver son compte dans une grande entreprise, mais en même temps retrouver du sens dans ces nouveaux espaces. Au centre de tout cela, il y a un enjeu : l’autonomie.

Alors demain, tous dans des hackerspaces ? 



Michel Lallement : Je ne m’aventurerais pas à prédire l’avenir ! Mais ce que je peux dire, c’est qu’il existe une pluralité de formes organisationnelles sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour concevoir des scenarii d’évolutions du travail.

Pour cela, commençons par constater que les entreprises s’intéressent, elles aussi, à cette question du faire. Nombre d’entre elles réfléchissent à l’avenir du travail, en commençant à prendre en compte les limites de l’autonomie sous contrainte, qui a des effets sur la santé des salariés ou qui font obstacle à leur capacité d’innover. Le développement de ces espaces correspond à un scenario possible. Un autre scenario est que l’esprit du faire demeure complétement étranger au secteur économique dominant pour ne concerner que des espaces alternatifs qui feront contrepoint aux modèles d’organisation du travail à la mode à l’heure actuelle.

Il faut être attentif par ailleurs à la pluralité des formes de développement national. Aux Etats-Unis, les hackerspaces et les fab labs sont des espaces autonomes. En France, ils dépendant davantage, cela est vrai surtout pour les fabs labs, de soutiens publics (universités, les collectivités territoriales, etc.). Ces différences de culture nationale compteront probablement pour le futur de ces organisations nouvelles.

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