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Alex Türk (CNIL) : « Il nous faut un Kyoto des données personnelles »

23 mars 2010

(photo : Etienne de Malglaive / Réa)

Le Sénat va examiner, à partir de mardi après-midi, une proposition de loi « visant à mieux garantir le droit à la vie privée à l’heure du numérique ». Nous publions à cette occasion un entretien réalisé il y a quelques semaines avec Alex Türk, sénateur (UMP) du Nord, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). L’ancien président du G29, la "CNIL européenne" y plaide pour une solution qui dépasse le cadre des Etats, un véritable « Kyoto  des données personnelles ».

RSLNmag.fr : Depuis un an, on assiste à l’émergence du débat sur la vie privée : pourquoi maintenant ?

Alex Türk : Je crois que la période de fascination vis-à-vis d’Internet s’achève. On assiste certainement à une crise de conscience face à cet outil après l’enthousiasme lié à ses premières années de croissance. Comme à chaque grande étape de son histoire, quand l’homme s’approprie une nouvelle technologie – et c’est la grandeur de l’être humain –, il est dans l’euphorie de la découverte. Mais, après l’usage, vient le temps de la réflexion, et un retour à un plus grand équilibre des choses s’avère nécessaire.

Il ne s’agit pas, et ce n’est pas le rôle de la CNIL, de dire non à Internet, car l’ensemble du réseau a permis de communiquer et de donner accès au monde entier. Mais le moment est venu d’ouvrir le débat sur cette technologie. Le portrait d’un internaute « anonyme » réalisé par le magazine Le Tigre rien qu’en utilisant Google a permis de faire comprendre que chacun était susceptible de laisser des traces sur Internet. En ce qui nous concerne, cela fait longtemps que la CNIL interpelle les pouvoirs publics sur cette question.

RSLNmag.fr : Quels sont les enjeux du débat sur la vie privée et sur l’identité numérique ?

Alex Türk : Il faut ramener Internet dans le champ de la consommation et considérer les internautes comme les usagers d’un service, dotés de droits et de devoirs. Et dénoncer ce prisme déformant qui consisterait à se découvrir une identité d’internaute. Notre identité ne dépend pas d’Internet. Ce n’est pas une catégorie socioprofessionnelle !

RSLNmag.fr : Selon vous, l’enjeu du débat réside dans la définition d’un contrat ?

Alex Türk : Nous devons revenir à une logique contractuelle de la consommation. Le réseau social met à notre disposition toute une architecture. Si on adhère au réseau social, il faut en être conscient et dire : « en tant qu’usager, j’apporte ceci et, par ma participation, j’aide à construire le réseau ». Si le réseau vous sollicite, il doit vous demander s’il peut utiliser vos données, et, quand l’usager décide de quitter tel ou tel service, il faut qu’il puisse récupérer ses données. Chacun doit être à l’aise dans ce partage. En réalité, Internet n’est jamais qu’un moyen supplémentaire d’exercer sa liberté, ce n’est pas une liberté en soi.

RSLNmag.fr : Que pensez-vous du privacy paradox, qui illustre les contradictions du citoyen numérique à vouloir profiter des services offerts par Internet tout en se disant inquiet de la nature des données qu’on peut y collecter ?

Alex Türk : À mes yeux, il n’y a pas de paradoxe. Les sociétés qui développent des services sur le Net gagnent de l’argent en exploitant certaines informations laissées par les utilisateurs. C’est un fait et, en soi, cela ne me choque pas. En revanche, l’internaute doit pouvoir dire : « je reprends mes données », au moment où il décide de quitter ce service.

C’est très simple : tant que l’internaute est dans le système, il doit être tenu informé de la gestion de ses données et des changements effectués par l’opérateur. Et il doit être entendu avec la même facilité quand il ne participe plus au réseau. Le problème vient de ce que le réseau répond qu’il ne peut ou ne veut pas. Je suis presque persuadé que, si les ingénieurs voulaient inventer une parade, ils le pourraient. Mais ce n’est pas la priorité du moment.

RSLNmag.fr : Historiquement, la notion de vie privée a changé suivant les époques. Internet inaugure-t-il une nouvelle définition de la vie privée ?

Alex Türk : Certains déclarent que la vie privée est dépassée. C’est complètement faux ! Ce n’est pas la vie privée qui change, c’est le milieu dans lequel elle s’inscrit qui change, et le monde autour qui se modifie. La liberté, elle, est fondamentalement liée à la condition humaine. Il se peut que l’homme se soit approprié cette notion progressivement dans l’histoire, mais la vie privée a toujours existé. À ce titre, la lutte pour le droit à l’oubli est une mécanique qui viendrait se « clipser » sur l’exercice de la liberté d’expression et sur celle d’aller et venir, afin que l’on puisse continuer d’en jouir dans la société numérisée. Ainsi, le lieu d’exercice de la liberté change, mais celle-ci est préservée.

RSLNmag.fr : On parle d’une nouvelle « impudeur » chez les jeunes, qui n’ont pas les mêmes pratiques que leurs aînés sur Internet…

Alex Türk : Bien sûr, à 20 ans, on est insouciant, on veut se rendre visible. La vie privée, on s’en fiche ! Dans la pratique, c’est en vieillissant qu’on s’engage, qu’on se sociabilise, que l’on se découvre pas aussi innocent et que l’on fait attention à la répercussion de ses faits et gestes sur ses proches. Ce qui est préoccupant, c’est que certains jeunes n’ont aucune conscience de la notion de vie privée. Ils évoluent sans cadre, au gré de leurs découvertes et de leurs rencontres. Et je ne parle pas de rencontres sexuelles, mais, d’un point de vue général, de rencontres non maîtrisées.

RSLNmag.fr : L’explosion des réseaux sociaux ne change-t-elle pas en profondeur notre conception de nous-mêmes et notre relation aux autres ?

Alex Türk : Si l’on met de côté les jeunes, on trouve deux types d’internautes. Ceux qui déclarent : « je n’ai rien à cacher », ce qui est terrible car ils s’aveuglent et confondent la notion d’innocence et celle d’intimité ; et ceux qui font des efforts pour maîtriser les modalités de leur présence sur le réseau. Ils ne se rendent pas compte que, malgré cela, en s’y rendant tous les jours, ils finissent par donner prise à la connaissance par d’autres de leur intimité. Le Tigre, avec son portrait d’un « anonyme », a aidé à cette prise de conscience. Mais le degré de conscience varie beaucoup suivant les individus.

RSLNmag.fr : Dans un contexte de globalisation, quelles peuvent être les réponses pour rendre à l’internaute le contrôle de ses données personnelles ?

Alex Türk : Il y a des réponses de l’ordre de l’expertise. À la CNIL, on attend des experts qu’ils nous aident à apporter des réponses technologiques et juridiques. Mais il y a aussi une exigence à faire valoir devant le Parlement, en demandant des études d’impact sur les conséquences des usages. Il existe également une réponse pédagogique, qui représente pour nous une priorité. J’ai récemment fait une intervention devant des élèves de CM2. À moins de 13 ans, ils avaient tous des blogs, et la grande majorité d’entre eux était inscrite sur les réseaux sociaux !

La pédagogie est une nécessité. L’idée que, sous nos yeux, ces enfants s’habituent à une pratique d’Internet qui ne rencontre aucun frein, aucun cadre est insupportable. On perd sa liberté en n’ayant aucun tuteur. Cet exercice de pédagogie passe par les parents, bien sûr, mais aussi par les enseignants, parfois dépassés par des élèves qui en savent plus long qu’eux.

RSLNmag.fr : Comment élaborer une réponse qui dépasse le cadre des États ?

Alex Türk : Des solutions existent. Lors de la conférence mondiale des commissaires à la protection des données qui s’est tenue à Madrid début novembre 2009, les représentants de près de 80 autorités nationales de protection des données ont pris une position commune, à l’unanimité. Cet accord concerne le contenu et la définition de principes. Dès le lendemain, j’ai adressé un courrier aux pouvoirs publics, dont le Premier ministre, pour leur soumettre la nécessité d’élaborer une convention internationale. Je n’ai pas encore de réponse.

Pis, je ne suis pas sûr que mes homologues aient engagé la même démarche. Or, pour avoir une chance d’exister, cette convention internationale nécessite la participation et l’adhésion de la communauté mondiale. Ce qui s’apparente à un processus lourd du type du sommet de Kyoto contre le réchauffement climatique, en 1997. Je ne voudrais pas que cela finisse en Copenhague !

RSLNmag.fr : Une note d’espoir ?

Alex Türk : J’ai 60 ans, pour un pessimiste comme moi, l’espoir réside dans l’action.

RSLNmag.fr : C’est un appel à une mobilisation générale ?

Alex Türk : Bien sûr, mais c’est tellement long…

> Pour aller plus loin :

Les priorités de la CNIL en 2010 : vidéosurveillance, immobilier, avion, protection des mineurs (Le Monde.fr)

Quand le président de la CNIL tacle la CNIL européenne (Emmanuel Paquette, sur Tic et net, L’Express.fr)

– Tous nos articles sur le droit à l’oubli, et la vie privée.

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