Anonymat ou hétéronymat : deux approches de la confidentialité share
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Anonymat ou hétéronymat : deux approches de la confidentialité

22 février 2010

(visuel : privacy, par alancleaver_2000, licence CC)

Depuis quelques mois, on voit se développer un débat sur le couple Anonymat-Internet. Certes le sujet n’est pas tout récent, il avait déjà était évoqué dans les travaux de la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération) mais il est venu sur le devant de la scène à la suite de la publication du livre « L’identité numérique en question » d’Olivier Iteanu et Olivier Salvatori et surtout du rapport rédigé par les sénateurs Yves Détraigne et Anne-Marie Escoffier intitulé « La vie privée à l’heure des mémoires numériques ».

Dans les deux ouvrages, les auteurs s’interrogent sur la possibilité de conserver sa confidentialité à l’heure du tout Internet. Mais si leurs objectifs sont similaires « il faut que le citoyen puisse se protéger », les moyens pour y parvenir divergent. Dans son livre, l’avocat Olivier Iteanu consacre un chapitre entier à l’anonymat. Et il en profite pour souligner l’ambigüité de cette notion sur le Net : « Selon une première définition, agir de manière anonyme, c’est agir « sans laisser de trace ». De ce point de vue, l’anonymat n’existe pas dans le monde numérique. La grande masse des utilisateurs des réseaux y laisse quantité de traces susceptibles d’être identifiantes. Mais l’anonymat consiste aussi à « ne pas se déclarer l’auteur d’un fait, d’un écrit ». Dans le monde numérique, le recours à des pseudos ou à des adresses e-mail ne laissant apparaître aucune identité visible peuvent être les vecteurs d’une certaine anonymisation. » En clair, pas facile d’être anonyme sur le Net mais pas impossible non plus.

Comme dans un livre de recettes, Olivier Iteanu propose donc les « 7 règles de l’anonymat sur Internet » qui vont du plus banal (ne jamais révéler son identité ou utiliser un pseudo) à des méthodes un peu plus complexes comme l’utilisation d’un anonymiseur ou le recours au cryptage des communications. Mais ces méthodes ont des limites, notamment juridiques : « L’anonymat sur les réseaux n’est pas hors la loi, à condition qu’il ne serve pas de support à des activités illicites… l’esprit de la Loi Informatique et Libertés de 1978 considère l’anonymat comme le garant de la protection des libertés individuelles et du respect de la vie privée. »

Alors où est le problème ? Il est, explique Olivier Iteanu, dans le fait que de plus en plus, un autre mouvement législatif et jurisprudentiel opposé à l’anonymat ne cesse de prendre de l’ampleur. Cette volonté de lutter (sans le dire) contre l’anonymat se retrouve aussi dans la législation européenne, qui impose « l’obligation d’identification au commerçant électronique et au responsable de la publication d’une communication publique par voie électronique, autrement dit tout site Web, page personnelle ou blog ». Et de tirer la sonnette d’alarme : sous prétexte de pouvoir vérifier ou contrôler des flux malveillants, les législateurs ont tendance à vouloir supprimer l’anonymat sur Internet. « C’est un danger car si ça continue nous allons avoir une société complètement sclérosée où l’on n’osera plus se tromper » commente Olivier Iteanu pour RSLNmag.fr. Pour éviter ce risque, il faut donc une loi : « Nous militons pour que l’anonymat soit élevé au rang de droit constitutionnel, de droit de l’homme. Un tel droit devrait, par exemple, imposer l’anonymisation par défaut ou l’obligation pour les fournisseurs d’accès de conserver anonyme toute donnée collectée. »  

Les sénateurs Yves Détraigne et Anne-Marie Escoffier ne vont pas jusqu’à réclamer une loi sur l’anonymat mais ils appellent à un droit à « l’hétéronymat ». L’hétéronymat, notion développée  par la Fing, tire son origine du processus littéraire du poète portugais Fernando Pessoa. Il s’agit de permettre à l’internaute d’avoir un ou plusieurs pseudonymes qu’il va faire vivre de manière cohérente, pendant un certain temps et sur plusieurs sites. L’internaute s’invente ainsi une double voire une triple personnalité décorrelée de son identité civile. « La différence avec l’anonymat, bien sûr, est que l’auteur est nommé et reconnaissable – mais ce nom ne correspond pas à son identité civile. La différence avec le pseudonymat est de degré : l’hétéronyme s’inscrit dans le temps, il s’invente une histoire passé et se construit une réputation, des relations, une œuvre, bref une existence dense et autonome » explique Daniel Kaplan de la Fing, dans une tribune publiée par Internet Actu.

Malheureusement, souligne-t-il, les sénateurs, craignant les dérives, ont détourné le concept : « Chaque individu pourrait se forger de véritables personnalités alternatives, distinctes de la personnalité civile qui les exploite. Afin d’éviter que ce droit ne serve à commettre des infractions, ces identités alternatives pourraient être déposées auprès d’un organisme chargé de les gérer. En cas d’infractions par exemple, la justice pourrait demander l’identité civile de la personne » précisent- ils dans leur rapport. Daniel Kaplan dénonce ce recours à un organisme public qui conduirait par ailleurs à la « création d’une base de données de tous les pseudonymes » bien loin donc d’une quelconque forme d’anonymat/hétéronymat. Le débat est loin d’être clos car même à la Fing, on reconnaît ne pas avoir de réponses précises sur le sujet. Débat à suivre donc.

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