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Antoine Picon : « La ville intelligente, ce n’est pas un catalogue à la Prévert »

Entretien 4 avril 2016
Alors que l’ONU annonce un doublement de la population urbaine à l’horizon 2030, et dans un contexte où le numérique infuse tous les secteurs de nos vies contemporaines, il apparaît fondamental de repenser le modèle urbain. C’est tout l’enjeu de la « smart city », un concept particulièrement développé par Antoine Picon, architecte, ingénieur et enseignant.
La ville intelligente est-elle une utopie ? Entretien avec Antoine Picon, chercheur multifacettes.

image.axdUne « double explosion démographique et urbaine » : c’est ce qu’annonçaient, en 2001, les Nations unies dans une étude consacrée à l’évolution de l’application du Programme pour l’habitat. A l’époque, la moitié de la population mondiale vivait en ville : demain, ce sera le cas de 80% des habitants de la planète.

Repenser le territoire urbain, à l’aune de la digitalisation et alors que les villes sont les premières touchées par les crises économiques et environnementales, apparaît plus que nécessaire. « Les villes ont toujours été intelligentes, car les gens sont intelligents, expose Antoine Picon, auteur de Smart cities : théorie et critique d’un idéal auto-réalisateurMais depuis quelques années et l’émergence des smart cities, nous sommes à un tournant. »

 Une ou des ville(s) intelligente(s) ?

Plus qu’un concept, la ville intelligente est « un ensemble d’idéaux et de processus concrets de transformation », qui tient selon lui en trois points.

« C’est une ville plus efficace grâce à l’apport des technologies de l’information et de la communication, qui permettent de mieux gérer les infrastructures, les déplacements… C’est une ville plus durable du point de vue environnemental, avec une convergence entre smart city et green city. Et c’est une ville pleine de vie, avec un volet sensoriel et politique très présent. »

Trois aspects dont la clé de voûte est la digitalisation de l’environnement urbain, « qui commence avec l’affichage des heures de passage des bus à Paris, qui continue à Barcelone, qui passe par Singapour ainsi que par des villes en développement comme Medellín ou Nairobi… » D’où la nécessité, selon cet architecte, ingénieur mais aussi professeur d’histoire de l’architecture et des technologies à l’université d’Harvard, de développer divers modèles de villes intelligentes.

« Les villes ont toujours été intelligentes, car les gens sont intelligents. »

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« Si on prend Paris-centre, le fait de mettre des capteurs partout sera toujours rentable, alors qu’en grande banlieue, le taux d’équipement n’est pas le même. Il faut donc introduire des trajectoires différentes. Au Brésil ou en Inde, par exemple, on peut envisager que les technologies s’attachent à rendre l’habitat informel durable, détaille Antoine Picon. La ville intelligente, ce n’est pas un catalogue à la Prévert, poursuit-il. Il y a derrière un véritable enjeu de cohérence pour les politiques. »

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Un enjeu primordial à court terme qui est, d’après celui qui a été fait chevalier des Arts et des Lettres en 2014, étroitement lié à la question des datas.

« A qui appartiennent-elles ? La ville intelligente est un domaine où il existe déjà des essais de mise en cohérence, qui se heurtent à l’organisation en silos de la plupart des administrations. Ce qui, à long terme, fait que des choses plus fondamentales vont se jouer. »

Des choses plus fondamentales qui passent dans un premier temps par une réflexion sur la représentation politique :

« Il n'y a pas de dynamique socio-communicationnelle sans esbroufe. »

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« Pour l’heure, les maires font comme si la ville intelligente pouvait être gouvernée de la même façon que la ville traditionnelle. Mais aujourd’hui, nous sommes face à l’émergence d’une nouvelle forme de conscience collective. Regardez Facebook : c’est une communauté organisée, et pourtant différente des gens qui votent. Si les villes intelligentes se pérennisent, pourra-t-on élire les maires de la même façon ? »

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Des réflexions pourtant essentielles pour faire du concept de smart city une réalité, admet Antoine Picon. Qui s’incarnent dans les différents défis de villes intelligentes organisés à travers la planète, comme le Smart City Challenge aux Etats-Unis.

L’émergence d’une intelligentsia numérique toute-puissante ?

Marketés à grands coups de réseaux sociaux – dont « beaucoup d’esbroufe » – ces défis ont selon lui le mérite d’exister, mais mettent l’idéal de la ville intelligente face à deux problèmes.

« Il n’y a pas de dynamique socio-communicationnelle sans esbroufe, et la refuser serait plaquer un prisme de pureté sur la réalité, prisme qui n’a jamais fait avancer l’Histoire. Mais ce qui me gêne, c’est qu’on est dans un évangélisme social, comme s’il n’y avait plus de classes sociales, comme si on vivait des moments bénis, exactement comme à l’avènement d’Internet. »

Un regard technophile à la limite du dangereux, tel qu’il le visualise.

« On est dans une phase de fétichisme de la technologie. Et côté fabrication, on a l’impression que c’est un prétexte pour oublier les cols bleus. En ces temps d’inégalités croissantes, cela me paraît assez régressif… »

« La ville intelligente se construit sur des simulations, avec des illusions. »

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Ce qui frappe surtout Antoine Picon dans cet idéal de la ville intelligente, c’est la non prise en compte d’une couche intermédiaire de population, qui n’a pas accès à cette culture du numérique.

« C’est l’un des problèmes de l’ubérisation, développe-t-il. La précarisation des couches intermédiaires au nom de la connexion entre les gens et du court-circuit entre les choses. »

Dans le cas de la smart city, le danger viendrait de l’émergence d’une intelligentsia numérique, possédant la maîtrise de la technologie, et pouvant donc inverser le rapport de force en termes de gouvernance.

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« C’est comme dans les courses automobiles : il y a le pilote et celui qui designe la voiture. Les politiques sont comme les pilotes, mais ceux qui designent les outils pour eux ont davantage de pouvoir… »

Mais pour ce chercheur multifacettes venu des sciences humaines, l’idée de construire une ville où tout n’est que technique, une sorte de science de l’urbain grâce, notamment, au big data, lui inspire un certain scepticisme.

« C’est oublier que la ville est un phénomène autant politique que technique. Et que la ville intelligente se construit sur des simulations, avec des illusions. »

« Deux dimensions sont à l'oeuvre : celle du contrôle top down, et l'utopie de la collaboration. »

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Un processus qui confine à l’utopie. « Deux dimensions sont à l’œuvre, détaille Antoine Picon. Celle du contrôle top down d’inspiration néo cybernétique, l’utopie d’un dashboard urbain où la ville fonctionnerait comme une belle machine bien huilée, qui rejoint ce discours sur la science des villes. Dans La Cité du Soleil, Campanella imaginait déjà une ville parfaite de cet ordre… » Et à l’opposé, une utopie de la collaboration. « C’est le culte du spontanéisme, qui se nourrit d’expériences de type fablabs, qui aime à penser que les révolutions arabes sont nées sur Twitter, et que le numérique résoudra tout. »

La ville intelligente n’est-elle finalement qu’une utopie ?

« J’essaie d’expliquer que ces idéaux a priori contradictoires ont un certain nombre de choses en commun, poursuit-il. Il y a d’un côté l’importance des individus, de la collaboration, qui ne va pas sans une modération cybernétique. Wikipédia en est un bon exemple, assez réussi. » La ville intelligente, selon Antoine Picon, doit se placer en retrait de ces utopies. D’autant que deux aspects très concrets de la smart city ne trouvent pas de réponse, dans aucune de ces deux directions.

image.axd-5« Il y a pour moi un défi fondamental au niveau environnemental, explique Antoine Picon. Le numérique permet d’économiser des ressources, mais une recherche sur un moteur de recherche consomme de l’énergie, et il faut refroidir les serveurs… Aujourd’hui, les acteurs du digital vendent leurs produits comme si tout était sans limites, mais on ne peut pas multiplier les capteurs à l’infini… J’appelle vraiment de mes vœux une ville intelligente durable : quand on ne peut pas s’équiper, il ne faut pas le faire… »

L’autre aspect insuffisamment creusé selon l’enseignant-chercheur, c’est celui de la conservation des données.

« Le défi du temps est extrêmement important dans cette perspective, commente-t-il. Le papier, on sait comment le stocker, les données, à long terme, on ne sait pas comment cela va vieillir. Cela fait partie des challenges qu’elles doivent relever. Il faut savoir se projeter un peu plus loin. »

Et sortir de ce présent éternel qui préside à nos sociétés contemporaines. Ce qui rejoint l’une des réflexions de l’auteur, en préambule de son ouvrage :

« La smart city semble se dérober à l’analyse à la façon du point à l’infini d’une perspective. On croit avancer et l’on se retrouve toujours aussi loin du compte. » 

Et si c’était finalement cela, la ville intelligente : un chemin, plutôt qu’une destination ?

 

Antoine Picon est l’auteur de Smart cities : théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur.

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