Art numérique : ceci n'est pas la FIAC !

20 octobre 2011

C’est un petit local en rez-de-chaussée, à la fois vitrine et lieu de création pour les artistes du collectif Microtruc et autres individus. Mercredi 19 octobre, en soirée, à La Tapisserie, se déroulait le vernissage de la seconde édition de « lafiac.com », évènement 100% dédié à « l’art numérique ». Les artistes sont simples d’apparence et plutôt chaleureux, le buffet comprend cacahuètes et jus de fruits plutôt que champagne et macarons au foie gras. Ne nous méprenons pas : « ceci n’est pas la FIAC !», comme le claironne joyeusement Albertine Meunier, récente créatrice de « La vanity tapette », ou tapette des temps modernes.

 

 

Mais de quoi est-il question, au juste, dans cette « Fiac.com » ? De net-art. Comprendre : des artistes qui utilisent le web comme matériau premier de leur oeuvre mais qui l’investissent également comme support de diffusion et d’exposition.

> Ce que vous pourrez voir à « LaFiac.com » :

Pour mieux vous faire comprendre cela, voici quelques-unes des œuvres proposées par les 28 artistes exposés, et à visiter en ligne jusqu’à l’année prochaine :

 

  • Constant Dullaart propose un détournement fort du web et de notre posture d’internaute. The Sleeping Internet s’entend comme une respiration de l’ordinateur qui reflète l’aspect vivant de l’activité ou de la non-activité de l’utilisateur. Les pages de la navigation clignotent donc, comme en veille, donnant à voir l’absence d’interaction.

                                                           

  • Julien Levesque porte un regard sur le monde en créant une mappemonde particulière qui réagit aux clics de la souris sur ambiance intemporelle et mythique rock du tube Rock Around The Clock : Rock around the world, ou un sourire reflétant les relations immédiates et intemporelles qui se créent universellement sur la toile.

 

  • Rafael Rozendaal, déjà très reconnu du milieu, nous offre à voir une proposition contradictoire : une chute interminable en ambiance sonore presque désagréable comme au milieu d’un rêve psyché étrange…Le tout sur décor visuel pop _ comme à son habitude _ extrêmement coloré et vivifiant. Falling Falling, ou l’image d’un monde contemporain tiraillé entre les opposés ?

 

  • Quant à Alain Barthélémy, il propose en mode minimaliste l’exposition hyperactive des couleurs du web : Sixteen million colors offre la perception simultanée des couleurs du monde numérique et de leurs codes. Une façon de réfléchir sur le visible et l’invisible, l’image et le texte, les dimensions multiples d’un monde aux codes bien identifiés.

 

Margherita Balzerani et Julien Levesque, deux des trois curateurs du projet (le troisième étant Florent di Bartolo), se collent à mon dictaphone pour nous apporter tous les matériaux nécessaires à cet article. Nous sommes donc en plein art numérique ? Que comprendre par là ? Les définitions sont complexes à fixer et bien variables étant donnée la multiplicité des champs créatifs concernés.

L’évènement lance un clin d’oeil ironique à la véritable FIAC au moment crucial des fastes exposant l’art contemporain pour réunir pontes et grosses transactions. Et si ceci n’est pas la FIAC, ceci n’est pas un hasard : l’objectif est de porter avec humour l’attention sur des formes d’art qui ne sont pas encore véritablement installées dans les circuits traditionnels de visibilité.

«Le site a ouvert à 10h00 au même moment que la FIAC officielle pour dire que les artistes du net-art ont aussi le droit d’exister sur le marché de l’art. Si ce n’est en termes de vente, tout au moins en termes de visibilité.», souligne Julien Levesque. Des œuvres qui sont déjà existantes sur le web mais qui trouvent l’occasion d’être exposées, réunies et rendues visibles par l’évènement.

Margherita Balzerani, curatrice et critique d’art, connaît très bien le milieu de l’art contemporain et les problématiques associées à la reconnaissance des nouvelles formes de création. Elle déplore ainsi l’absence extrême de l’art numérique sur les stands exubérants de la FIAC :

« Pour différencier le projet de la FIAC traditionnelle, nous privilégions le choix des oeuvres exposées plutôt que de laisser la décision au marché. »

La FIAC est en effet régie par les lois des ventes et notoriétés des artistes. C’est en quelque sorte l’illustration ultime d’un secteur, l’art contemporain, qui vit en contradiction pleine et entière avec lui-même : faciliter l’indépendance de création, l’innovation et le regard critique ? Ou conforter l’art dans des schémas bien huilés d’une minorité d’artistes (et acheteurs) dont la réputation (et la fortune) n’est plus à faire ?

Fort de son indépendance et, finalement, d’une notoriété encore très émergente , le champ de l’art numérique peut se permettre de pointer du doigt les verrous d’un système loin d’être confortable pour la création ; le détournement est inscrit au coeur de son histoire, ses créations, ses formes, ses convictions. C’est ni plus ni moins que le principe du hacking illustré en grandeur nature et virtuelle.

Mais Lafiac.com, c’est aussi la suggestion d’un nouveau modèle économique et structurel. L’avenir, pour Malgherita Balzerani toujours, se situerait dans une vente directe du producteur-artiste au client-amateur d’art. Serait ainsi abolie la dimension intermédiaire du galeriste perçue comme un poids financier redoutable par la curatrice.

Un secteur-marché tel que l’art contemporain ne se transformerait évidemment pas du jour au lendemain. Les galeries participent pleinement de la construction de la notoriété des artistes. Quel artiste, aujourd’hui, saurait se construire une image et une reconnaissance en toute indépendance via le web ? Le secteur de l’art contemporain actuel se stabilise et s’ancre sur la mise en avant de certains travaux, artistes, lieux, médias, évènements et acheteurs pour en clarifier aussi le champ. A long terme, l’art numérique entrera-t-il pleinement dans la ronde ? Ou saura-t-il être l’occasion de proposer et d’établir des fonctionnements nouveaux ?

Affaire à suivre, donc.

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(visuel : captures d’écran du site Lafiac.com)

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