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Arts numériques : comment créer dans un monde de données

13 mai 2015

Digital strategist, enseignante en médiation culturelle à l’Université-Paris VIII et précédemment responsable éditoriale pour la Gaîté lyrique, Stéphanie Vidal est avant tout une auteure qui se livre régulièrement à la critique d’art, et particulièrement d’art numérique. À travers ses articles, elle tente de livrer des clés d’interprétation à qui souhaite comprendre ce que créer veut dire dans un monde qui s’est rapidement numérisé. 

RSLN : Comment décririez-vous l’art numérique ?

Stéphanie Vidal : Il est difficile de décrire l’art numérique car il se traduit de mille façons. Thomas Levy-Lasne est, par exemple, un peintre qui fait des toiles à l’huile, une palette à la main et une tablette numérique dans l’autre. En art, le numérique peut être un outil, un thème ou une matière (le code, les données, etc) pour ceux qui souhaitent s’en emparer.

 

 

RSLN : Depuis quand les liens entre l’art et l’information existent-ils ?

Des artistes s’y étaient intéressés dès les années 1970… Hans Haacke, par exemple, avait présenté en 1969 une œuvre majeure intitulée « News ». Une imprimante posée sur une table imprimait des dépêches en temps réel : une des premières fois qu’une machine se livrait à une performance. L’expérience a été refaite à San Francisco en 2008 : le dispositif n’avait pas changé mais le monde de l’information, si ! Des dépêches parvenaient alors du monde entier ! 

Mark Lombardi s’est lui aussi intéressé au monde de l’information. Il conservait des coupures de presse qu’il restituait sous forme de modèle relationnel mettant en évidence des grandes affaires politico-financières. Avec ce dernier, ou plus récemment un projet comme They Rule, se mêlent art, enquête et conscience politique.

La production de schémas ou plus récemment de visualisations de données dans le cadre artistique permet également d’observer un changement de paradigme discursif. On passe d’un monde assez linéaire – celui d’une époque du texte –  à un monde en rebonds – celui d’une époque de l’hypertexte.

RSLN : Lors de vos recherches universitaires dans le domaine des arts numériques, vous vous êtes spécialisée dans la visualisation de données. En quoi cela consiste-t-il exactement ? 

La visualisation de données peut être considérée comme une série de choix stratégiques, allant de la sélection d’un corpus de données à celle de la forme la plus optimale pour les traduire de façon efficiente.  

J’ai choisi d’explorer la  visualisation de données comme un sujet d’esthétique pouvant nous renseigner sur notre époque. Depuis, l’omniprésence des « imperceptibles » est au cœur de mes réflexions.

D’abord employée par les scientifiques, on la retrouve aujourd’hui de plus en plus présente dans le quotidien, comme si elle s’était échappée du laboratoire pour s’affirmer comme un outil indispensable dans un monde devenu laboratoire.

Il existe en effet depuis le début de la décennie de nombreuses applications qui permettent de tracker ses propres données et de les voir représentées visuellement. L’artiste Nicolas Felton, connu pour ses Annual Reports, avait ainsi lancé Daytum.
 


Dans les propositions des artistes qui choisissent de s’intéresser à la complexité des données, souvent, je crois reconnaître quelque chose qui touche au sublime au sens romantique du terme, c’est-à-dire qui nous dépasse, nous fascine et que nous craignons.

RSLN : Vous avez vous-même conçu un petit dispositif appelé “Algorithmic Art History”. Pourquoi ne pas avoir plutôt écrit un texte ?

Pour beaucoup d’entre nous, un algorithme est quelque chose de complètement abscons mais omniprésent. Nous lisons régulièrement que  « Facebook modifie ses algorithmes », sans le comprendre vraiment ce qui se joue.

Avec le projet « Algorithmic Art History », j’ai souhaité, non pas expliquer comment fonctionne l’algorithme utilisé par une fonctionnalité de recherche par images similaires, mais proposer une expérience le rendant sensible grâce à petit dispositif de recherche d’images que n’importe qui peut tester.

Il s’agit d’un processus itératif assez simple : on recherche l’image d’une œuvre d’art, puis la première image similaire proposée, puis la première les images similaire jusqu’à parvenir à une dixième image qui s’appropria le titre de l’œuvre.

Nichons-Nous Dans l'Internet, numéro 2, mise en page Enora Denis

Nichons-nous dans l’Internet, numéro 2, mise en page Enora Denis

Au cours de la recherche, remontent des résultats par affinités de couleurs et de formes évidemment mais aussi en fonction de l’actualité. De fait, si l’on fait la même recherche plus tard, on n’aboutira pas aux mêmes résultats. Il faut ajouter aussi que s’ils sont cohérent pour l’algorithme, ils nous semblent parfois tout à fait incongrus.

Algorithmic Art History est un dispositif assez sauvage, se jouant des cadres imposés pour essayer de les mettre au jour. Les technologies nous offrent énormément de confort et je crois que c’est exactement pour cela que nous ne devons pas cesser de les interroger.

RSLN : Internet est-il donc un nouveau continent d’exploration ?

Aujourd’hui, je ne saurais dire s’il est encore un espace à explorer vu qu’il se normalise excessivement, mais ce qui reste à explorer sont les humanités digitales, ce qu’est l’humain dans ce territoire et ce que ce territoire a apporté à l’humain.

RSLN : Y’a-t-il une scène artistique française qui se livre à l’exercice ?

La France n’est pas dépourvue de talents en ce qui concerne les arts du numérique. Depuis des années, les artistes français se sont intéressés au web, au code, aux algorithmes et la jeune scène est très dynamique et prometteuse. J’aime très particulièrement les travaux de Caroline Delieutraz. À travers ses dispositifs, elle raconte aussi bien la société numérique que les conditions de création dans celle-ci.

Sans Titre (La Tour de Babel) Caroline Delieutraz, 2013 Puzzle, bois, 37 x 27 x 1,7 cm.

 

Sans Titre (La Tour de Babel) Caroline Delieutraz, 2013 Puzzle, bois, 37 x 27 x 1,7 cm.

RSLN : Pensez-vous que la scène numérique sera bientôt plus médiatisée ?

Dessiner un périmètre autour d’une pratique est la meilleure façon de l’étouffer. Je pense que ces artistes seront à très court terme davantage exposés et que leurs œuvres seront mélangées avec d’autres propositions artistiques.

Il existe déjà des lieux, des festivals et des galeries spécialisées qui attirent beaucoup de public en France et dans le monde entier. Avec le programme Capitaine futur, la Gaîté lyrique propose de confronter les tout-petits à l’art numérique. Toujours à Paris, il y a de très belles galeries comme XPO, 22m48 mais aussi des lieux plus confidentiels… et la province n’est pas sans reste, bien au contraire ! 

De leur côté, les institutions sont en train de prendre conscience du potentiel de création, de médiation et de communication du numérique et proposent des dispositifs très intéressants.

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