Au Forum d'Avignon, nous avons entendu ...

5 novembre 2010

(photo : (c) forum d’Avignon) 

Des réflexions profondes sur la place du numérique dans les nouvelles formes de culture, des échanges (très) politiques autour de la TVA sur la vente des biens culturels en ligne entre un ministre français et une commissaire européenne, le futur de l’édition numérique, … .

Voici quelques-unes des choses entendues, lors de la troisième édition du Forum d’Avignon, qui s’est déroulé ce vendredi et ce samedi. La question centrale était la suivante : « Nouveaux accès, nouveaux usages à l’ère numérique : la culture pour chacun ? ».

Nous vous proposons ci-dessous de retrouver une sélection résolument non exhaustive des échanges qui s’y sont déroulés.

>> Echanges du samedi 5 novembre

> Le livre numérique, ça décolle quand ?

Antoine-Gallimard

Antoine Gallimard, président du Syndicat national de l’édition, interrogé par Arte.tv

 

C’est une étude quicomme le raconte Le Monde, se veut une « lueur d’espoir point à l’horizon pour tous les acteurs de l’éco-système de l’écrit (auteurs, éditeurs, distributeurs et libraires) ». Le cabinet de conseil en stratégie Bain & Company a réalisé, dans le cadre du Forum, une étude de prospective sur la place du livre numérique, tant sur son poids commercial que sur les habitudes de lectures.

Principal enseignement de ce travail (PDF intégral ici), mené auprès de 3.000 lecteurs dans six pays (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni et Corée du Sud) : à l’horizon 2015, le livre numérique devrait peser près de 20% du marché de l’édition, en France. « Les marchés les plus avancés comme les Etats-Unis et la Corée ont peu de temps pour se mettre en marche : environ 5% des volumes y sont déjà vendus en numérique », note l’étude.

Les études de comportement montrent également un appétit de lecture certain : « Plus de 40% des lecteurs équipés de support numérique déclarent lire plus qu’avant. » Le marché de l’édition scolaire pourrait jouer, en la matière, un rôle moteur.

Le Forum a également été l’occasion pour les éditeurs de présenter leur vision en terme d’évolution de contenus, dont nous proposons quelques extraits :

Antoine Gallimard (Gallimard, et président du syndicat national de l’édition) :

La question de l’enrichissement des ouvrages dans leur version numérique est actuellement étudiée de près chez nous. Nous pensons qu’il y a un réel enjeu pour utiliser stratégiquement le numérique, notamment pour lutter contre l’illétrisme.

Alain Kouck (Editis) :

Nous savons effectivement qu’il y a aura une évolution. Et nous savons que nous allons envisager de la ventes de contenus chapitre par chapitre, des versions raccourcies … 

Concernant les plus jeunes, nous savons par exemple qu’ils pratiquent fortement les réseaux sociaux, avec des usages de partage, d’indications de préférence, … . Mais cet échange de contenus donne également lieu à un enrichissement potentiel, par des annotations, par des commentateurs, par des échanges. Bref, ce sera toujours de la création, et ce sera fait par des acteurs et des créateurs, et c’est très stimulant.

Antoine Gallimard a également répondu aux questions d’Arte.tv en vidéo : nous vous invitons à aller regarder ce court entretien, qui reprend certaines des questions abordées dans l’étude de Bain & Company.

>> Echanges du vendredi 4 novembre

> Bernard Stiegler et la naissance des industries culturelles

Confession : l’équipe RSLN est arrivée trop tard pour entendre Arjun Appadurai, l’un des penseurs de la mondialisation, qui ouvrait le Forum, et tenait notamment un dialogue avec Bernard Stieglerqui dirigel’Institut de recherche et d’innovation au sein du Centre Pompidou.

Voici donc quelques points de l’intervention de ce dernier, qui a débuté son intervention en diffusant des extraits de l’émission "Lecture pour tous", du duo Dumayet et Desgraupes :

Les industries culturelles sont nées avant la télévision de masse, avant la radio de masse : c’est le mouvement de la standardisation, de la production en série, et notamment de la Ford T, qui a entraîné cette naissance, conceptualisée par Adorno notamment.

Elle s’est accompagnée d’une disparition de la culture des amateurs, au sens des amateurs "éclairés", ces personnes qui étudiaient une partition de musique lorsqu’ils allaient à l’opéra. Aujourd’hui, le temps moyen passé devant une oeuvre et de 42 secondes, quand un critique d’art peut confesser avoir mis 20 ans avant de comprendre pourquoi La Joconde est un chef d’oeuvre ! 

Le numérique est le deuxième "tournant machinique de la sensibilité", après celui né de la standardisation, dans le sillage du lancement de la Ford T. Tout un chacun, et c’est en ce sens qu’il faut comprendre la "culture pour chacun" dont nous parlons ici, se découvre alors un accès des fonctions techniques complexes, qui étaient, jusqu’alors, uniquement accessibles aux professionnels. Son corollaire consiste en une culture du "Do it yourself" facilitée, avec un accès aux moyens de production et de diffusion.

Cette forte rupture nécessite une politique d’accompagnement , sur un modèle industriel. Le basculement d’un modèle économique vers un autre, c’est quelque chose que le marché ne saura pas faire seul ; or, il faut revoir revoir en totalité celui des industries culturelles.

La publicité va inéluctablement diminuer, il faudra trouver de nouvelles sources de financement, et le rôle des institutions est d’accompagner cela.

> Une petite négociation sur la TVA sur les biens et services culturels et une comparaison autour de Matrix et de Platon …

Un dialogue entre Frédéric Mitterrand, ministre de la culture français, et Neelie Kroes, commissaire européenne en charge de la société numérique, suivait l’entrée en matière de Bernard Stiegler.

Une vision de la culture pour tous, des ambitions pour la partie de numérisation des contenus du grand emprunt, une défense de la loi Création et Internet : voici quelques-uns des points abordés par le ministre de la culture.

Mais le point politique central de cette intervention (PDF ici), c’était bien celui de la question de la TVA à taux réduit pour les biens culturels en ligne, 

« Qu’il s’agisse du livre, de la musique ou de la vidéo, les nouveaux services de distribution d’oeuvres culturelles en ligne sont encore à la recherche d’un modèle économique viable, et doivent pouvoir bénéficier d’un environnement fiscal favorable, comme c’est d’ailleurs le cas au Japon ou dans une grande partie des Etats-Unis.

Nous souhaiterions donc […] que la directive sur la TVA permette aux Etats qui le souhaitent d’appliquer des taux réduits sur les biens culturels en ligne. C’est pour moi, comme pour le Président de la République, un enjeu culturel et économique essentiel pour notre pays et nos partenaires européens. » 

Neelie Kroes, la commissaire européenne chargée de la stratégie numérique et vice-présidente de la Commission, annoncera d’ailleurs, quelques minutes plus tard, un accord de principe sur cette question.

Juste pour le plaisir, on vous livre également ce petit passage dans lequel Frédéric Mitterranddéveloppe une comparaison assez amusante autour du mythe de Theuth, de Platon (petite explication ici) … et des fameuses pilulles de Matrix : 

« Avec le tournant numérique, la tablette que Theuth remet à Pharaon s’est transformée en pilule dans nos mythologies modernes : c’est le choix que Neo, dans Matrix, doit faire entre la pilule rouge et la pilule bleue, entre l’ignorance et le savoir – à ceci près qu’il n’en y aurait qu’une seule, bleue et rouge à la fois. Que faire quand nous l’avons, tous ou presque, avalée, du moins dans nos pays industrialisés ? » 

> A venir :

– Les trois grands enjeux du numérique en 2011, vus par Nathalie Kosciusko-Morizet
– Explorer des pyramides en 3D… 

> Pour aller plus loin : 

– Entretien avec Nicolas Seydoux, président du Forum d’Avignon et de Gaumont : « Les contenus ne tombent pas du ciel, et doivent être rémunérés »
– Les trois études réalisées spécialement pour le Forum sont consultables en ligne
– Arte couvre également le Forumet réalise des interviews avec certains intervenants (Neelie Kroes, Nathalie Kosciusko-Morizet, notamment.

 > Visuels utilisés dans ce billet :

Capture d’écran, vidéo Arte.tv
Bernard Stiegler, par Samuel Huron, licence CC
Frédéric Mitterrand, par Richard Ying, licence CC

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