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Au Monde.fr, le « serious game » s’invite dans le journalisme

20 mai 2010

(visuel: 8Bit_Bo, par L_bö, licence CC)

À ma connaissance, c’est une première en France : Le Monde Interactif (filiale conjointe du Monde SA et du groupe Lagardère, éditrice des sites internet LeMonde.fr, LePost.fr et Talents.fr) est actuellement en pleine conception d’une « plateforme de production de serious games journalistiques » (PPSGJ), un projet éditorial innovant dont l’objectif est « d’informer avec le jeu vidéo », me raconte Florent Maurin, le journaliste à l’origine du projet, et auteur d’un blog dédié à la critique de jeux vidéo réalisés en flash.

Le projet, qui doit être mis en ligne au premier semestre 2011, a été labellisé par le pôle de compétitivité Cap Digital à l’été 2009, dans le cadre de sa communauté « éducation et formation numérique ». Conçu par une équipe de journalistes du Monde.fr, il sera développé par la société spécialisée dans le serious gaming, KTM Advance. Il associe également l’École de journalisme de Lille : ses élèves testeront les premières versions du jeu à compter du second semestre 2010.

Un Serious game, késaco ?

« Mettre le consommateur d’info aux commandes » : voilà comment Florent présente l’ambition du projet, qui appartient à la grande famille du serious game – ce terme un peu valise décrit des jeux vidéo « dont l’objectif est de combiner des aspects d’enseignement, d’apprentissage, d’entraînement, de communication ou d’information, avec des ressorts ludiques et/ou des technologies issus du jeu vidéo » (définition trouvée ici). Journaliste depuis plusieurs années au sein du groupe Bayard Presse, spécialisé dans l’écriture jeunesse, Florent est également un gamer invétéré – « Je joue depuis que j’ai douze ans », précise-t-il.

L’idée de faire coïncider ces deux mondes le « titillait depuis un moment », mais l’un des déclics est intervenu lors du déclenchement de la crise des subprimes, à l’automne 2008 : « J’avais beau suivre l’actu, je n’arrivais toujours pas, au bout de quelques mois, à mettre réellement à plat les causes et les conséquences de la crise. Je suis persuadé que le genre du jeu vidéo peut être utile à cela : il fonctionne de manière procédurale … comme la crise des subprimes. »

Le scénario du serious game actuellement en chantier au Monde.fr, désormais bouclé, ne parlera évidemment pas de subprimes. «On peut dire qu’il sera question de politique », souffle Florent. Boris Razon, l’un des rédacteurs en chef du Monde.fr et plus particulièrement responsable de la "cellule projets" du site, complète : «On s’inspire énormément de la réalité, sans être la réalité : il n’y aura pas de personnages réels par exemple, mais on devrait pouvoir les reconnaître sans grande difficulté … »

A noter : cette «PPSGJ» est un peu plus qu’un serious game : c’est une plateforme. Autrement dit, une fois le premier jeu créé, d’autres pourront voir le jour, sans nécessiter de nouveau une création ex-nihilo. Mais attention, toutes les problématiques ne se prêtent pas forcément à un traitement via le serious game : « Le recours au jeu vidéo est surtout pertinent dans le cas des problématiques que l’on comprend mieux à la place des décideurs », analyse Florent.

Un budget de plusieurs centaines de milliers d’euros et un soutien public

Ce serious game a bénéficié d’un soutien public conséquent, figurant parmi les 48 projets retenus dans le cadre de l’appel à projet du secrétariat d’Etat à l’économie numérique sur le serious gaming. Dans la synthèse dressée des projets retenus, les services de Nathalie Kosciusko-Morizet relèvent que « les montants de demande d’aide parmi les projets sélectionnés s’échelonnaient de 184.000 à 577.000 euros ». « On est pile au milieu », m’indique Boris Razon. Les taux d’aide ayant été fixés à 30% (45 % pour les PME), le budget du PPSGJ se chiffre donc à plusieurs centaines de milliers d’euros. « On pointe, régulièrement, pour vérifier que l’on reste dans le cadre déterminé, mais il faudra attendre la fin du projet pour en connaître le coût réel », précise Boris Razon.

L‘Etat est donc particulièrement présent dans les projets innovants développés par les médias numériques : souvenez-vous, le très remarqué webdocumentaire Prison Valley actuellement diffusé sur Arte.tv, reposait, aux deux tiers, sur un financement du CNC et du budget d’achat de contenus de la chaîne franco-allemande.

Enfin, Florent, de son côté, a aménagé son temps de travail, et se répartit désormais entre son travail chez Bayard Presse et une prestation de service pour LeMonde.fr, où une équipe de journalistes travaille avec lui sur le projet.

D’accord, mais c’est encore du journalisme ?

« J’ai l’impression que le journalisme web, pour l’instant, ce sont des gommettes », raconte Florent : « On utilise un peu de différents média, on fait des petites pastilles vidéos, audio, … mais sans vraiment exploiter la principale opportunité : l’interactivité. »

Concrètement, le travail des journalistes de l’équipe du Monde.fr intervient à deux niveaux : lors de la conception du jeu et de son gameplay, évidemment, – « Il faut vraiment être capable de revenir à ce qui fait la structure d’une information », explique Boris Razon. Mais elle se poursuivra une fois le jeu mis en ligne. « Il faudra répondre aux questions des utilisateurs, précise Florent. Exemple type : si un joueur écrit : "une telle alliance entre deux partis politiques, ce n’est pas possible", un journaliste pourra lui répondre: "Si, regardez, en telle année, dans tel pays, c’est ce qui est arrivé". Et le renvoyer vers la source de l’info. »

Une nouvelle forme de journalisme ? « Travailler à l’écoute de ses lecteurs, c’est quand même super positif, non ? », répond Florent Maurin.

> Pour aller plus loin :

Des sciences-physiques à la sauce héroïc fantasy : notre présentation de l’un des autres projets développés dans le cadre de l’appel à projet gouvernemental

Newsgames, Journalism at Play, de Ian Bogost, Simon Ferrari et Bobby Schweizer

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