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Bernard Harcourt : « Toute la lutte pour le pouvoir consiste à cacher, à exposer, à rendre virales ou non les données »

Entretien 13 septembre 2016
Réseaux sociaux, achats en ligne, streaming de contenus... A travers nos usages, des millions de données sont collectées chaque jour. Mais que cache cette transparence qui nous pousse à dilapider ces informations ? Qui sont les nouveaux dépositaires du pouvoir au sein de la société numérique ? Comment garder l'esprit critique ? Rencontre avec Bernard Harcourt, professeur de droit à Columbia University.
Après les sociétés de surveillance et du spectacle, vivons-nous dans une société d'exposition ?

Il n’est pas rare d’entendre au détour d’un débat ou d’une simple discussion que notre société numérique se rapproche dangereusement de la dystopie décrite par George Orwell dans son roman 1984. Mais qu’en est-il vraiment ? Vivons-nous dans une société de surveillance ou du spectacle ?

Bernard Harcourt, professeur de droit à Columbia University, où il dirige le Center for Contemporary Critical Thought, et directeur d’études à l’Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales, apporte des éléments de réponses à ces questions dans Exposed: Desire and Disobedience in the Digital Age, paru récemment aux Harvard University Press. Entretien.

Big Brother, panoptique… Ces métaphores, issues d’un temps où le numérique n’existait pas, sont-elles toujours pertinentes pour décrire notre société numérique ?

farid-marouani-apfBernard Harcourt : Oui et non… Oui, car certaines parties ou éléments de ces vieux modèles peuvent être utiles voire pertinents pour définir la société numérique. En revanche, de nombreux autres éléments de ces modèles nous trompent.

Il n’est par exemple pas rare d’entendre que nous vivons dans une société orwellienne. Je ne nie pas que certains aspects de notre société ne sont pas sans rappeler la dystopie orwellienne, mais je pense que les différences sont bien plus importantes.

Big Brother fonctionnait à travers l’éradication, l’extermination du désir. C’est d’ailleurs pour cela que Winston et Julia [les deux personnages principaux de 1984, NDLR] cherchaient simplement du vrai sucre, du vrai thé… Ils cherchaient à profiter des petits plaisirs de la vie.

Aujourd’hui, nous avons d’une certaine manière surpassé cette stratégie. Le numérique fonctionne au désir, en nous donnant des jeux, des applications, en nous séduisant à travers les réseaux sociaux… Mais en nous séduisant, ces outils nous exposent. Ils nous rendent transparents aux entreprises du numérique mais aussi aux services de renseignement.

A ce propos, vous préférez parler d’ « expository society » plutôt que de société du spectacle ou de société de surveillance. Pourquoi ?

« Le numérique fonctionne au désir, en nous donnant des jeux, des applications, en nous séduisant à travers les réseaux sociaux… Mais en nous séduisant, ces outils nous exposent. »

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J’ai essayé de développer une autre métaphore que celles proposées par Debord, Foucault ou Orwell. Stricto sensu, nous ne vivons actuellement ni dans une surveillance panoptique, ni dans une société du spectacle, pas plus que dans le monde orwellien de Big Brother. Nous sommes plutôt dans ce que j’appelle une société d’exposition, en anglais une « expository society ».

C’est un terme qui fonctionne un peu mieux en anglais car il permet d’évoquer non seulement l’exposition mais aussi la narration de sa propre vie. Car dans ce monde numérique, nous sommes en train de raconter nos vies. En postant sur Facebook, en achetant sur Amazon, en regardant des films sur Netflix… Nous nous exposons, nous nous exhibons, nous donnons à voir nos vies. Et toutes ces actions sont captées d’une manière ou d’une autre par ces entreprises.

Quelles sont les origines de cette société d’exposition ?

Nous pouvons dresser une généalogie qui fait appel à des lieux et à des moments différents de notre histoire. Il n’est pas nouveau que les services de renseignement veulent tout savoir sur les citoyens. Il n’est pas nouveau non plus que les individus désirent faire parler d’eux, se publiciser.

Dans les sociétés du spectacle, il était couteux de se présenter. C’est pour cela qu’il fallait se rassembler dans une arène pour voir un spectacle. Dans les sociétés de surveillance panoptique, au XIXe et XXe siècles, il était couteux de surveiller. C’est précisément pour cette raison que l’on essayait de réduire les coûts en utilisant une structure panoptique efficace, au sein de laquelle une seule personne était en mesure de surveiller une population donnée.

La radicale évolution des technologies a permis la société d’exposition : les baisses de coûts de la publicité comme de la surveillance ont rendu possible un nouveau monde où le pouvoir circule d’une manière totalement différente.

Prison panoptique Presidio Modelo, à Cuba (Friman)

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui cela ne coûte presque rien de réaliser une surveillance totale. Prenons le programme PRISM de la NSA, révélé par Edward Snowden. Le coût de sa mise en place est dérisoire. C’est un coût tellement minime que cela change complétement la distribution du pouvoir dans la société.

Concernant les utilisateurs, il est aujourd’hui gratuit de s’exposer en ligne. Le prix à payer n’est autre que celui de leur propre vie privée. Ces changements dans l’économie politique de la présentation de soi ont été provoqués par le monde numérique et nous ont amené où l’on est aujourd’hui.

Vous dites que la société de l’exposition contribue à redistribuer le pouvoir. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Ce qui est au centre des relations de pouvoir c’est l’accès aux données et la capacité de les manipuler, de les rendre transparentes ou invisibles, de les effacer ou de les publiciser. C’est autour de ce phénomène que toutes luttes de pouvoir se concentrent.

Nous l’avons très bien vu à Chicago récemment en ce qui concerne les vidéos des actions policières. Ces dernières utilisent la force – et parfois la force létale –  contre des citoyens. Toutes les luttes se concentrent alors sur la question de la possession et de l’exposition des données numériques. Dans ce cas précis, les données sont des vidéos. Elles ont pu être prise sur la scène par un citoyen, directement sur son mobile, ou bien par une caméra positionnée sur le corps d’un policier. Nous avons alors d’un côté le maire Rahm Emanuel qui essaie de faire supprimer ces vidéos, de ne pas laisser filtrer les vidéos en question, et de l’autre des citoyens qui souhaitent que toute la lumière soit faite.

Toute la lutte consiste ainsi à cacher, à exposer, à disséminer, à rendre virales – ou non – les données. Cela contribue à redistribuer et à faire évoluer les relations de pouvoir. Dans la société contemporaine numérique, les ressources primaires les plus importantes sont les données. Ceux qui arrivent à capter, analyser et coordonner ces masses de données sont au contact avec cette forme nouvelle de pouvoir. Les entreprises qui ont accès et possèdent ces données sont donc en possession d’une ressource capitale.

Les entreprises du numérique acquièrent donc une forme de pouvoir politique ? 

Oui, et les illustrations ne manquent pas. Quand une entreprise décide par exemple des applications qu’elle va accepter – ou non – de rendre accessible sur son magasin d’applications (store), ce ne sont que des décisions politiques qui sont présentées comme des décisions commerciales.

Josh Begley, un jeune ingénieur, voulait créer une application pour suivre les frappes de drone des Etats-Unis en temps réel. Un store a rejeté sa demandé pour des motifs politiques. Nous le voyons également très bien lorsqu’un réseau social décide de modifier la priorisation des éléments qui figurent au sein du fil d’actualité des utilisateurs. Bien souvent ces entreprises avancent des éléments économiques pour justifier ces choix, mais le profit et les questions politiques ne peuvent pas être déliées de ces décisions.

Selon vous, quelle position les citoyens doivent-ils adopter face à ces mutations ?

« Nous ne voulons pas nous poser de questions. Et même lorsque nous commençons à nous poser des questions, notre attention est déjà captée par une nouvelle notification. »

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Cela est complexe, en particulier parce que ce monde numérique nous séduit. Dans l’analyse critique de cette société d’exposition, on décèle bien la difficulté qu’il y a de résister.

Dans 1984, il était assez facile de résister, car le pouvoir essayait d’écraser les désirs, de rendre haineux – et cela produisait automatiquement de la résistance. Dans ce monde numérique, par contre, ce sont précisément au travers de nos jouissances que nous sommes séduits et que nous acceptons de divulguer nos informations.

Aujourd’hui, nous sommes séduits par tous ces jeux, réseaux sociaux, divertissements. Nous ne voulons pas nous poser de questions. Et même lorsque nous commençons à nous poser des questions, notre attention est déjà captée par une nouvelle notification.

Mais alors comment garder une forme d’esprit critique ?

C’est la tâche la plus importante – et la plus difficile : adopter une perspective critique. La plupart du temps, nous sommes tellement séduits par le numérique que l’on commence à se convaincre que nous n’avons rien à cacher, que nous éprouvons plus de plaisirs que de dangers et que nous ne pouvons donc rien faire de plus. Le plus souvent nous essayons de nous trouver des excuses, des justifications pour ne pas s’inquiéter.

Cela est entretenu par le fait que ce monde nous semble agréable, qu’il nous distrait et nous procure du plaisir. Nous le voyons très bien aujourd’hui avec Pokémon GO. C’est un phénomène remarquable. Mais cela est tellement séduisant que beaucoup de gens ne peuvent y échapper. Et ce sans penser à être critique ou ne serait-ce que précautionneux.

Voilà notre dilemme. Voilà notre challenge.

* Bernard Harcourt, Exposed: Desire and Disobedience in the Digital Age, Harvard University Press, 2015

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