« Bitcoin perpétue les défauts du système monétaire actuel » share
back to to

« Bitcoin perpétue les défauts du système monétaire actuel »

27 août 2013

La banque en peer-to-peer, vous en avez certainement entendu parler avec la percée médiatique de Bitcoin. Cette monnaie virtuelle cryptée dont la quantité en circulation et la régulation sont assurées par un algorithme est de plus en plus souvent présentée comme un modèle d’échanges alternatif crédible, au service de l’économie numérique ou contre les crises financières globalisées. Pourtant, elle n’est pas sans poser de vraies questions : est-elle vraiment fiable ? Est-ce légitime qu’elle puisse faire concurrence aux monnaies nationales et que la valeur qu’elle crée échappe aux taxes qui financent l’Etat ? N’est-elle pas une aubaine pour les trafiquants en tout genre ?

Au-delà de ces questions, des voix s’élèvent dans le monde de l’économie collaborative pour dénoncer une monnaie assez peu éthique. Pour en savoir plus à ce sujet, nous avons posé quelques questions à Stanislas Jourdan, activiste et membre du collectif Ouishare. 


RSLN : Depuis que les médias s’intéressent à Bitcoin, on a l’idée qu’une monnaie virtuelle pourrait être mieux adaptée à la nouvelle économie que les devises actuelles. Mais au fait, que vient faire la monnaie dans cette affaire ? Pourquoi les geeks s’y intéressent-ils, et pourquoi faudrait-il en changer ? 

Stanislas Jourdan : Depuis la crise financière, il y a eu une grosse prise de conscience que le système monétaire est à l’origine de la crise car le design de celui-ci fausse la donne. Des gens sans formation économique – et donc plus enclins à penser différemment – ont alors commencé à s’intéresser de près à la monnaie. Parmi eux, la communauté des informaticiens y ont trouvé un intérêt particulier car ils maîtrisent le code, et ont donc les outils en main pour essayer quelque chose de nouveau. Après tout notre système bancaire est déjà virtuel, puisque seul 1 à 3% de l’argent en circulation est physique… donc si on peut modéliser des économies virtuelles dans les jeux vidéo, pourquoi pas un système monétaire qui fonctionne mieux, dans le monde réel ?

Bitcoin, c’est un concentré de culture geek : des crypto-anarchistes qui veulent créer un réseau peer-to-peer a l’échelle de la société. Pour eux, le système monétaire actuel est trop centralisé. Toutes les banques centrales appliquent les mêmes règles, les régulateurs se connaissent… La solution qu’ils envisagent par bitcoin, c’est de créer un système plus résilient, parce que décentralisé, sans autorité centrale et anonyme. Un système qui exercerait un contrôle différent sur la monnaie.
 


 

Dans un excellent papier sur Ouishare, tu expliques pourtant que Bitcoin est en réalité une monnaie injuste, qui « crée des inégalités là où il n’y en avait pas ». Peux-tu résumer cette idée pour nos lecteurs ?

S.J : Du côté technique, Bitcoin a pas mal de défauts : il y a toujours moyen de frauder, et le concept d’anonymat est toujours relatif. Mais c’est sur le design même de cette monnaie qu’il y a un problème majeur à mon sens : pour créer des bitcoins, les utilisateurs font tourner un logiciel qui génère un code informatique toujours plus long et complexe. Chaque bitcoin devient ainsi un peu plus compliqué à créer que le précédent, jusqu’à la limite de 21 millions de bitcoins où il ne sera plus possible d’en créer un seul.

Cela pose deux problèmes : d’une part, d’ici 2030 il y aura de moins en moins de bitcoins en circulation alors qu’on peut s’attendre à ce que de plus en plus de biens et services soient échangés dans cette devise. Ce qui signifie que sa valeur va continuer d’augmenter, et qu’ainsi personne ne voudra les dépenser… C’est d’ailleurs l’une des découvertes de Dorit Ron et Adi Shamir : en analysant le graph de bitcoin, ces deux chercheurs ont remarqué que 59,7% des unités bitcoins sont « dormantes », c’est à dire que la majorité des pièces virtuelles sont stockées au lieu d’être dépensées.

D’autre part il y a une asymétrie dans le temps qui favorise les premiers utilisateurs. Les premiers qui étaient là ont pu créer beaucoup de bitcoins avec peu de puissance informatique, alors que maintenant il faut faire tourner longtemps son ordinateur et user beaucoup d’électricité pour en créer un seul. Ceux qui s’y mettent maintenant auront beaucoup plus de mal à faire leurs premiers échanges, ou devront être riches en euros pour avoir des bitcoins.

Ces deux problèmes sont, je crois, la raison de la fluctuation du cours de cette monnaie – et probablement ce qui va détruire le système : s’il y a un afflux de gens qui le rejoignent, la valeur du bitcoin en euros monte, mais leurs détenteurs ne vont pas pouvoir s’en servir, donc ils les renvendront très vite.  

En attendant, on a un système très inégalitaire. La même étude a permis d’établir que 97% des comptes possèdent moins de 10 bitcoins. Alors qu’à l’inverse, à peine 78 comptes dans le monde ont plus de 10 000 bitcoins chacun. D’autres chercheurs ont regardé les premières grosses transactions, et se sont rendus compte qu’elles provenaient toutes d’une seule transaction initiale, tandis qu’un seul compte – celui de Satoshi Nakamoto, l’autoproclamé « inventeur » du système – avait accaparé à peu près 980 000 bitcoins, soit 110 millions de dollars.

Autrement dit, un petit groupe de privilégiés contrôle la quasi-intégralité du système Bitcoin, en créant de l’asymétrie et des inégalités là où il n’y en a pas. C’est un système conçu pour transformer ses inventeurs en millionnaires – même si, je le concède, ce n’était pas forcément l’intention initiale !


 

A l’inverse, quels sont les principes qu’une monnaie virtuelle pourrait proposer ? En tant qu’activiste, quels défauts de notre système monétaire voudrais-tu gommer, avec quel idéal de société ?

S.J : Dans Bitcoin on trouve les défauts du système actuel. C’est une monnaie rare, basée sur l’idée que la monnaie est une marchandise comme les autres : une matière première virtuelle qui repose sur la rareté. L’absurde, c’est qu’on est dans une ère d’abondance : crise économique ou pas, on n’a jamais produit autant de richesses. La première vertu d’une monnaie virtuelle, cela pourrait être de nous aider à mieux gérer cette abondance.

Actuellement la monnaie est basée sur la dette, l’accumulation et la concentration des richesses. Elle pourrait être basée sur d’autres choses et porter ainsi d’autres valeurs. Dans un article magistral, Charles Eistenstein explique par exemple qu’une bonne monnaie virtuelle pourrait être fondante : à échéances périodiques la monnaie qu’on détient perd de la valeur, ce qui nous force à la dépenser pour faire tourner l’économie. On peut trouver à critiquer. Il n’empêche qu’un système monétaire doit, à mon avis, décourager l’accaparation. Il faut aussi qu’il reconnaisse les systèmes d’échanges informels, non marchands, collaboratifs, et valorise des activités qui actuellement ne sont pas forcément rémunérées en tant que telles.
 

Tu aurais des exemples ?

S.J : On pourrait imaginer une monnaie créée sur le principe d’un revenu de base [un revenu garanti à chaque citoyen, sans condition, de sa naissance à sa mort, NDLR] : on décide que chaque humain mérite une part de création monétaire pour sa contribution à l’économie. Pour toutes les richesses qu’on crée en renseignant des données personnelles sur Internet, par exemple. Et pas que sur Internet ! En vivant, en consommant, on fait tourner la machine économique. Un revenu de base en monnaie virtuelle pourrait rémunérer cela. En contrepartie, ce minimum touché par chacun pourrait encourager l’esprit d’entreprise, car on ne serait jamais tout à fait sans ressources pour se lancer dans un projet. 

Pour en revenir à l’idéal de société, je pense par exemple au principe de neutralité du net qui stipule que les protocoles du réseau ne doivent pas favoriser un ordinateur plutôt qu’un autre. Dans la même veine, on pourrait imaginer un système monétaire qui reconnaît chacun de ses participants comme égal aux autres. Chaque participant à la monnaie virtuelle aurait le même droit au tirage de la création monétaire – autrement dit, un système de monnaie neutre. Le problème de Bitcoin c’est qu’elle n’est pas vraiment une monnaie en peer-to-peer, car dans ce système le pair n’est pas l’humain mais l’ordinateur. Or les avocats du peer-to-peer appliqué à la société dans son ensemble ne se situent pas dans le côté techno mais dans l’humain !

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email