C'est quoi, le design numérique ?

15 novembre 2010
(Visuel : Mo, Ircam + DaFact + Grame + Nodesign + Voxler, projet de recherches de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), 2010 ; présenté à Saint-Etienne dans le cadre de la Biennale du Design)
 
A gauche, l’industrie du papier peint, filière que l’on imagine volontiers un brin vieillissante, et pas forcément à la pointe de la R&D. A droite, des créatifs, issus du monde du design et du graphisme.
 
Comment des créatifs peuvent-ils contribuer à apporter des innovations stratégiques à cette filière, au-delà de leur simple champ de compétences, en appréhendant des enjeux de fabrication à échelle industrielle ? Que peut retirer, de son côté, une filière industrielle de créations que l’on imagine plutôt réservées aux musées ?
 
Toutes les réponses peuvent être illustrées avec un projet, issu du design numérique, et qui s’est taillé les honneurs de la dernière édition française de la conférence Lift, organisée à Marseille début juillet.
 
Le Fabwall, c’est son nom, est le premier papier peint augmenté, mais c’est également « une réflexion stratégique sur les évolutions de la conception, de la fabrication et de la distribution du papier peint », explique son principal créateur, Jean-Louis Fréchin, fondateur et dirigeant de NoDesign, « première agence de design numérique » et enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle.
 
Mixant  informations numériques (images/textes), le FabWall permet en effet la lecture, depuis un téléphone, de données encodées qui deviennent le motif du papier peint : son, video, images… stockés sur nos murs prennent vie sur les écrans de téléphones. Mais, surtout, loin des musées, il doit également être produit en série, et disponible en magasin de bricolage.
 
Apporter une innovation stratégique, tout en tenant compte des moyens disponibles pour le reproduire à grande échelle : voilà, très concrètement, une illustration de design numérique, une discipline en plein développement en France, et dont nous partons à l’exploration, notamment à l’occasion de la Biennale internationale du design, qui s’ouvre, samedi 20 novembre à Saint-Etienne.
 
Notre première étape : tenter de définir ce fameux « design numérique ». 
 
> Le design numérique, qu’est-ce que c’est ? 
 
FabWall
 
Nous avons débuté notre enquête à l’occasion des Rencontres Internationales du Numérique, organisées par UbiFrance. Un atelier nous avait largement interpellé : « Le design, levier de compétitivité dans l’industrie des applications interactives et de l’innovation technologique » – thème auquel nous consacrerons d’ailleurs un billet.
 
Nous en avons profité pour demander sa définition du design numérique à Anne-Marie Boutin, présidente de l’Association pour la Création Industrielle – une agence dont la mission est de développer « des outils et actions collectifs qui valorisent une approche économique, sociale et culturelle du design en France et du design français à l’étranger» :  
« Le design numérique rassemble tous les métiers qui travaillent sur les objets et les interfaces du numérique », nous répond-elle.
Pour préciser cette définition plutôt large, retour à Jean-Louis Fréchin. Selon une définition qui circule assez largement dans les présentations de la discipline (ici, ou même sur Wikipedia, par exemple), voilà la manière dont il développe cette discipline :
« [Le design numérique c’est] l’application du processus innovant du design sur les produits et services issus des technologies de l’information et de la communication. […] Ce nouveau design s’inscrit dans les enjeux majeurs de la conception de services : créer de la relation, de la simplicité, du désir, de l’appropriation et des pratiques possibles. »
Pour les non-initiés, le design réside essentiellement en la capacité à embellir, à rendre joli et attractif. En un mot : à faire de la mise en forme. On retient alors du design le résultat final, c’est-à-dire l’aspect esthétique d’un objet ou d’un service. 
 
Problème : on oublie alors que le design est en réalité un art pluridisciplinaire, qui se situe au cœur d’un projet. En anglais, design signifie concevoir. Le design numérique est donc à la base de la conception de nouveaux objets et de nouveaux services. Il place en plus l’individu au centre de la réflexion, de l’analyse précédant la mise en œuvre d’un projet. Il suit ensuite le développement de sa réalisation.
 
La conception  est un élément décisif, confirme Dominique Sciamma, qui pilote la recherche et le développement au Strate College Designers, une école de design industriel :
« Je n’aime pas le terme design numérique, qui selon moi est trop « fourre-tout ». Accoler ces deux termes ne suffit pas. Il ne s’agit pas que d’ordinateurs, d’écrans et d’interfaces, c’est bien trop réducteur. Le véritable enjeu est de concevoir l’univers humain, et la technologie numérique doit servir à rendre un objet intelligent. C’est pourquoi je préfère parler de « design d’objet vivant ».»
> D’accord, mais concrètement : que produisent les designers numériques ? 
 
faltazi
 
Retour à la définition « classique » du design numérique, développée par Jean-Louis Fréchin. Il nous explique en effet que
« Les designers développent des « produits et services […] autant immatériels (web, logiciel, systèmes de communication) que matériels (téléphone, PDA, ordinateur, télévision…) ». 
Le design numérique s’applique donc à tous les objets de la vie quotidienne : interfaces de téléphones, ordinateurs, jouets, télécommandes, logiciels, etc.  Des objets intelligents, qui doivent « faciliter la vie. »
« Ces objets doivent être capables de comprendre les hommes, de sentir leurs humeurs et leurs émotions… C’est le but du design : améliorer la vie des gens, et, j’ose même le dire, changer le monde », ajoute Dominique Sciamma. 
Mais le design concerne également des services. Pour ces prestations, il apparaît dès la phase de réflexion du projet, puisqu’il pense le rapport de l’utilisateur au service, à la manière dont il va falloir l’assister de façon intelligente, avant de réaliser concrètement l’application imaginée. Il peut s’agir de bornes pour utiliser les transports en commun, ou de sites servant à connecter des utilisateurs d’un même service dans une ville, par exemple. 
« Le design étudie les façons de vivre. Une bonne vingtaine de métiers différents interviennent de la conception à la réalisation d’un projet. On a besoin de directeurs artistiques pour l’aspect esthétique, de designers sensoriels : sonores, tactiles parfois… » développe Anne-Marie Boutin. 
 > Et comment travaillent-ils ? 
 
Selon Giuseppe Attoma, fondateur et directeur de l’agence Attoma design, « les designers étudient les façons de vivre. C’est une base du métier. » 
 
Le travail se découpe en plusieurs phases distinctes : 
« On s’entoure au préalable d’autres spécialistes, notamment des ethnologues et des sociologues, pour observer les manières de vivre et analyser les besoins et les attentes des utilisateurs. De cette observation découle la conception d’un projet qui saura servir l’utilisateur de la manière la plus intelligente et efficace possible. Enfin, le designer produit l’objet et le service, et c’est ce travail que la plupart des gens observent sans prendre conscience des phases préalables à sa réalisation. »
Pour coller au mieux aux attentes des utilisateurs, les designers dialoguent en permanence avec les consommateurs. Ils organisent des consultations,récoltent des avis. Puis, au cours de leur travail de réalisation, ils mènent des phases de tests et de validation, à chaque étape du projet. 
 
> Pourquoi le design numérique se développe ? 
 
Parce qu’il développe une manière de penser et de créer novatrice, le design numérique ambitionne, par sa démarche de co-conception avec les utilisateurs, de développer des objets et des services plus intelligents, mieux pensés et plus proches des réels besoins des consommateurs.   
 
Dominique Sciamma, encore : 
« Je pense que cette discipline constitue l’avenir du design. Les nouvelles technologies sont l’axe majeur de développement du design, dans sa dimension d’innovation spécialement et détiennent un pouvoir de transformation, en permettant notamment aux individus de se saisir de leur environnement. Il aura forcément de plus en plus d’impact sur la vie en société. » 
L’impact du design numérique  dépasse donc largement … l’univers du design : les entreprises y trouvent des réponses en matière de développement, voire de communication ; pouvoirs publics et usagers tentent d’y développer des moyens de communication, d’aménagement et de participation plus rapides et plus efficaces. 
 
> Visuels utilisés dans ce billet : 
 
Jean-Louis Fréchin, FabLabWall, musée des Arts décoratifs
Pollen par Faltazi ( Laurent Lebot et Victor Massip ), 2010, Alimenter la ville de demain avec une agriculture paysanne – Biennale du design de Saint-Etienne
 
 
> A  venir : 
 
Nous explorerons, pendant plusieurs lundi consécutifs, quelques-uns des axes du design numérique :
– C’est quoi, le design social ?
– Le poids économique du design
– La France, un pays moteur du design numérique ?
 
> Et pour aller plus loin :
 
– « Un e-gouvernement est un gouvernement qui co-créé », synthèse du dernier débat RSLN ;
– « Concevoir les objets du futur », compte-rendu du volant design de la dernière conférence Lift, à Marseille, sur InternetActu ;
– « Internet des objets : défis technologies, économiques et politiques », par Bernard Benhamou, revue Esprit, mars-avril 2009 (PDF)
– Le programme de la la conférence The Internet of things, à Paris, le 1er décembre.
– Design de service — la place du design dans l’industrie des services : un blog (fermé depuis) d’étudiants de l’Ensci.

 

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