Le chercheur est-il un héros du numérique ?

30 septembre 2015

« Réunir ceux qui font le numérique et ceux qui l’observent. » Pour sa 5eme édition, #Digitalk s’est penché sur le lien entre recherche et numérique. Car si les « gourous » et autres « makers » s’affichent sur les couvertures des magazines et sont mondialement connus (et célébrés), quid de ceux qui, de leurs laboratoires ou chambres d’étudiants, font eux aussi avancer la technologie ou la compréhension de leurs usages, parfois à plus grandes enjambées ? RSLN a assisté au débat. Morceaux choisis.

 

Qu’est-ce qu’un héros ?

« Qu’est-ce qu’un héros ? C’est Tony Stark, celui qui fait des choses extraordinaires, mais c’est aussi un héraut, qui porte les nouvelles au sein de l’armée médiévale, sorte de précurseur de l’ambassadeur. Mais serait-ce aussi Eros, dieu de l’amour et, on l’oublie, de la créativité ? » C’est par le biais de l’homophonie que Nicolas Petit, directeur de la division Marketing & Opérations de Microsoft France, a introduit, jeudi 24 septembre 2015, la 5eme édition de #Digitalk.

Un jeu de mots qui n’a pas manqué de faire réagir le mathématicien Cédric Villani :

« RO, c’est aussi recherche opérationnelle ! »

Et de poursuivre : « Un héros c’est celui qui est célébré au sein d’une communauté. J’ai deux exemples qui me viennent en tête : Steve Jobs et Dennis Ritchie. Ils sont morts tous les deux à moins de deux semaines d’intervalles. Je n’ai pas besoin de vous présenter le premier… Dennis Ritchie lui, [inventeur du langage C et codéveloppeur du système d’exploitation Unix, NDLR] personne n’en a parlé ! Alors qui est le héros ? Et, surtout, qui la société considère-t-elle comme le héros ? »

 

 

Un chercheur peut-il être un héros (du numérique) ?

Pour Antoine Petit, PDG de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), le rapport entre informatique et recherche s’est historiquement révélé complexe :

« Il y a encore pas si longtemps, les gens ne comprenaient pas qu’il existait des recherches en informatiques. Même dans la communauté de mathématiciens. Pourtant, il y a des vrais sujets de recherche en informatique. La frontière entre informatique et mathématique, n’a plus de sens : il y a de plus en plus d’applications concrètes. Prenons un exemple : quelle est, aujourd’hui, la priorité de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ? Le Big Data ! Tous sont persuadés que la santé de demain se fera par le biais de la donnée. »

Alors les chercheurs, tous des héros ? Mérouane Debbah, directeur du Laboratoire mathématique et algorithmique d’Huawei, nuance : « Les geeks résolvent des problèmes. Les chercheurs ? S’ils n’arrivent pas à résoudre le problème, ils le changent, tout simplement ! Nous ne sommes pas dans la même logique. »

Pour Cédric Villani, informatique et recherche vont néanmoins de pair : « Les fondements de l’informatique et du numérique se basent sur de grands projets de recherche. Je pense aux Bell Labs par exemple : à l’époque, c’était le plus gros laboratoire (et budget !) qui n’ait jamais existé. C’est bien joli l’image de l’informaticien en jean qui bricole dans son garage, mais si les prix Nobel qui ont développé le laser, le semi-conducteur ou autres n’avaient pas existé, il ne serait rien sorti de ces garages… »

 


 

> A lire aussi : Micro-informatique : alors que le silicium atteint ses limites, quels composants pour le remplacer ?

 

Recherche et numérique : vers le héros-entrepreneur ?

Les chercheurs, héros du numérique, mais uniquement s’ils sont geeks ? « Je fréquente beaucoup de gens qui n’en ont rien à faire d’être chercheurs ! Ils cherchent des solutions. Ils sont mi-entrepreneurs, mi-chercheurs, et ne se définissent d’ailleurs pas comme chercheurs », témoigne un participant. Ce que confirme François Mériaux, jeune docteur en physique et PDG de Spraed : « Au sein de ma génération, je n’ai rencontré personne qui a été étonné de mon choix de lancer une start-up après ma thèse. Nous voyons très vite les impacts concrets des découvertes ou avancées technologiques. »

Le chercheur-héros du XXIe siècle passe-t-il forcément par la figure de l’entrepreneur ? Et quid du lien, de plus en plus conséquent, entre recherche et entreprises tech ? Bernard Ourghanlian, directeur Technique et Sécurité de Microsoft France, avance :

« Les entreprises qui font vraiment de la recherche, j’entends à moyen et long terme, investissent dans le futur. Si elles ne se projettent pas, elles sont condamnées ! Prenons les ordinateurs quantiques : on n’en fabriquera peut-être que dans 25 ans, ou jamais, mais est-ce pour autant qu’il ne faut pas travailler dessus ? Imaginons que quelqu’un réussisse à en créer un : cela va tout chambouler. C’est un pari, mais un pari qu’il faut tenter pour une entreprise technologique, ne serait-ce que pour ne pas mourir du jour au lendemain. Cela permet de préserver son futur potentiel. »

 


 

Des recherches technologiques qui ne doivent pas faire oublier les recherches en sciences humaines, conclut Nicolas Petit :

« Dans nos laboratoires Microsoft, nous travaillons aussi là-dessus, avec danah boyd par exemple. C’est un discours sur la pratique du numérique plus que technologique. Des recherches qui n’ont aucun horizon d’applications business, mais qui enrichissent considérablement notre réflexion sur le numérique. C’est un travail sur 10, 15 ans. Ces signaux faibles  »sociologiques » sont très importants pour nous. Et là, nous sommes plutôt dans la figure du héraut ! »

Du héros au héraut en passant par Éros… A l’issue de ce #Digitalk, l’homonymie pour parler du lien entre recherche et numérique s’avère finalement être bien plus qu’un simple jeu de mots.

 

> A lire aussi : Inria/Microsoft : pourquoi (et comment) un laboratoire de recherche et une entreprise tech collaborent-ils ?

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email