Ces chercheurs qui pensent la société numérique

Retour sur 17 mai 2016
Regards sur le Numérique s’attache depuis près de sept ans à discuter et comprendre ces transformations sociétales, en allant notamment à la rencontre des chercheurs qui les éclairent. A l’occasion du lancement de la nouvelle version du site, nous vous proposons un retour sur quelques-uns des entretiens marquants qui ont nourri RSLN ces deux dernières années.
Retour sur quelques-uns des entretiens marquants qui ont nourri RSLN ces deux dernières années.

A l’heure où 50,7% des Français se connectent chaque jour à Internet sur leur smartphone, où les réseaux sociaux ont acquis une place considérable – de l’information à la conversation –, et où l’éducation est de plus en plus pensée à l’aune du numérique, il paraît plus que jamais nécessaire d’interroger notre société numérique. Comprendre les usages et pratiques qui rythment le quotidien, c’est aussi comprendre comment les citoyens vivent ces mutations et se les approprient, pour être en mesure d’y apposer un regard critique déterminant.

Yves Citton : « Il faut passer d’une économie à une écologie de l’attention »

L’attention est-elle le nouveau mal du siècle ? Face à la surcharge de nos boîtes mail, le flux ininterrompu des divers réseaux sociaux qui nous abreuve jour et nuit, les notifications régulières de nos smartphones et toutes les autres sollicitations le plus souvent subies – des conversations trop bruyantes de nos collègues dans un open-space aux publicités numériques dans les transports en commun –, la question de l’attention se généralise aussi rapidement que les retweets ou les shares pullulent et que les likes fleurissent.

Yves Citton, professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Grenoble-3 et co-directeur de la revue Multitudes, s’est penché sur cette question d’autant plus prégnante à l’heure où émergent des mouvements dits « déconnexionnistes ».

Pour lui, si « la question de l’attention n’est pas propre à Internet », nous assistons à une multiplication des sources d’information, de récits, d’images et de sons.

« Cette explosion, très rapide à l’échelle de l’histoire de l’humanité, fait que beaucoup d’entre nous se sentent dépassés en subissant cette disproportion croissante entre, d’une part, ce qu’il serait désirable de consulter, de lire, d’écouter ou de visionner parce que cela nous ferait plaisir ou parce que c’est important de connaître ces informations, et, d’autre part, ce qu’il est possible de faire avec, toujours, 24 heures dans une journée et l’obligation de dormir ou de se nourrir…

On ressent de plus en plus l’écart entre ce qui serait souhaitable, désirable, utile voire indispensable et ce que l’on peut véritablement faire. Les nouvelles technologies ont rendu cette disproportion très sensible pour une très large partie de la population. »

Francis Jauréguiberry : « La déconnexion ouvre un moment de dialogue de soi à soi »

Regarder compulsivement son smartphone, actualiser sa boîte mail, réagir à la moindre notification… Autant d’actes devenus habituels pour l’« Homo conexus », adepte de la connexion permanente, et dont il peine de plus en plus à se passer.

Chercheur au CNRS et spécialiste de l’individu hypermoderne – et donc hyperconnecté –, le sociologue Francis Jauréguiberry analyse les contours de ces nouveaux usages. Et met en avant un phénomène de plus en plus visible : la volonté de déconnexion.

Pour lui, on aurait tort de comparer notre lien à la connexion à une addiction :

« Il y a contresens en la matière : les conduites d’addiction renvoient en psychiatrie à tout autre chose. Il s’agit bien plutôt de curiosité et d’un énorme désir voir survenir quelque chose qui donne l’impression à la fois de surprise et de renouvellement constant. Il y a comme une attente diffuse mais constante de se laisser surprendre par de l’inédit et de l’imprévu, par un appel ou un SMS qui va changer le cours de sa journée ou de sa soirée en la densifiant ou en la diversifiant, et en rendant, finalement, sa vie plus intéressante et plus intense. Ce n’est donc pas un phénomène d’addiction qui rend la déconnexion difficile, mais bien plutôt la peur de rater quelque chose. »

Michel Lallement : L’âge du faire, ce que le mouvement maker nous dit du travail de demain

Durant une année, Michel Lallement, sociologue du travail et professeur au Cnam, s’est immergé au sein du hackerspace Noisebridge, à San Francisco. Son ouvrage L’âge du faire : Hacking, travail, anarchie (Seuil) rend compte de cette expérience de terrain, entre imprimantes 3D, découpe, assemblage et soudage de matériaux, « bidouillages » informatiques et « cuisine collaborative ». Il propose une exploration de ces nouveaux lieux de création qui se multiplient peu à peu, notamment en France.

Au-delà de la diversité des hackerspaces, des modalités de leurs organisations ou des nombreux débats qui y règnent, RSLN a souhaité se pencher sur ce que ce mouvement pouvait nous dire du travail de demain.

« Lorsqu’elle passe la porte d’un hackerspace, une personne peut s’intégrer de manière souple au collectif. Elle peut discuter, mais aussi demander des conseils, utiliser gratuitement des ressources…. Cette façon d’être est assez symptomatique de nos sociétés modernes : nous avons tous besoin de trouver notre place en tant qu’individu sans renoncer pour autant à appartenir à des cercles de proches, à des réseaux sociaux… Les hackerspaces reflètent cela : les gens y sont souvent dans leurs bulles, mais dans un espace collectif. Ils y trouvent les ressources (techniques, amicales….) dont ils ont besoin. C’est un mouvement de fond de nos sociétés. »

Martin Julier-Costes : « On rêve de tout maîtriser, mais notre propre mort ne nous appartient pas »

Les traces que nous laissons chaque jour sur Internet ne disparaissent pas à notre mort. Qu’advient-il de ces données ? Qui décide de leur sort ? Faut-il un droit à l’oubli pour les personnes décédées ? Et un droit à la mémoire pour les vivants ?

Alors que la loi numérique portée par Axelle Lemaire aborde ces enjeux, et pour mieux comprendre ce que le numérique change de notre rapport à la mort, RSLN est allé à la rencontre du socio-anthropologue Martin Julier-Costes.

« A peu près partout dans le monde et de tout temps, les vivants ont gardé des traces du mort, et, souvent, les nouvelles techniques sont utilisées pour communiquer avec les morts et en garder des traces. C’est un invariant et par exemple l’un des premiers usages de la photographie. Cette question des traces est un enjeu clair pour les vivants, sur Internet comme ailleurs.

L’irruption d’Internet a cependant permis une expression plus visible du deuil : avec les réseaux sociaux, il y a une possibilité technique d’individualiser la perte, de la personnaliser, la mettre en forme et en scène, la rendre visible dans un espace collectivement partagé… »

Yannis Constantinidès et Jean-Gabriel Ganascia : humaniser les robots, une fausse bonne idée ?

De plus en plus perfectionnés, les robots s’humanisent et se dotent désormais d’intelligence émotionnelle. Tant et si bien que l’empathie ressentie à leur égard se renforce. De quelle nature est-elle ? En quoi se concrétise cet attachement ? Et existe-t-il des risques à trop s’attacher à eux ?

RSLN a interrogé les philosophes Yannis Constantinidès et Jean-Gabriel Ganascia afin de mieux délimiter les enjeux de ce débat naissant, à la frontière de la philosophie, de l’éthique et du progrès technologique.

« Le robot peut feindre des émotions, et c’est là que se trouve le piège à mon avis. On peut lui apprendre à retirer sa main s’il touche quelque chose de chaud, mais il ne sentira pas de brûlure. On se heurte à la barrière absolue entre l’homme et la machine. Les gens qui parlent de l’intelligence affective et de l’ “affective computing” se heurtent à ce problème : est-ce qu’on peut enseigner l’affectivité et des standards éthiques aux robots ? Le problème est l’affectivité : elle suppose des récepteurs d’affect, alors que le robot n’a que des capteurs. »

Dominique Cardon : « Nous devons nous armer d’une culture critique des algorithmes »

Politique, environnement, médecine… Il ne se passe plus une journée sans que nous n’entrions en interaction avec un algorithme, bien souvent sans même nous en rendre compte. Méconnus, ces rouages façonnent pourtant le Web d’aujourd’hui. Entre code informatique et mathématiques, les algorithmes sont l’objet de nombreux fantasmes, du fait notamment du secret qui entoure leur conception.

Entre politisation et big data, dans A quoi rêvent les algorithmes (Seuil, coll. La République des idées, 2015), Dominique Cardon, sociologue reconnu pour ses travaux sur les enjeux politiques d’Internet, milite pour « ouvrir la boîte noire » des algorithmes.

« Politiser les algorithmes, c’est les questionner et discuter de la désirabilité des univers qu’ils créent. »

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