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Chez les pompiers de Paris, le numérique sauve des vies

30 avril 2014

Données en temps réel, cartographie… dans le monde entier, le numérique aide les forces de l’ordre à gérer le territoire et à prévenir certains risques. En Californie par exemple, des logiciels assistent les pompiers dans la surveillance des forêts. A Londres, des algorithmes orientent les patrouilles pour prévenir le crime. Et en France ?

En préparation de la matinée d’échanges « Numérique, santé et prévention » organisée le 13 mai par Microsoft en partenariat avec RSLN, nous sommes allés discuter avec le lieutenant-colonel Jean-Philippe Pagniez, l’adjoint chef du bureau d’études prospectives de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris. Pour aider ses 8500 femmes et hommes à protéger chaque jour près de 10 millions d’habitants, 2 millions de personnes en transit et 3 millions de touristes, ainsi que des infrastructures sensibles (aéroports, dépôts d’hydrocarbures, ambassades…), le numérique est un allié de choix et contribue à sauver des vies. Entretien.


 

RSLN : Pourquoi les Sapeurs-Pompiers de Paris disposent-ils d’un bureau d’études prospectives ?

Jean-Philippe Pagniez : On travaille sur des problématiques très variées telles que la santé et la sécurité au travail, ou le développement de systèmes de gestion opérationnelle. L’analyse prédictive est très importante pour nous puisque Paris est en pleine mouvance, notamment avec le projet du Grand Paris. La construction de deux ou trois centres nodaux de transport supplémentaires engendre du risque : mouvements de population, gentrification d’un côté mais parfois paupérisation de l’autre… Et tout cela aura des impacts sur nos centres de secours actuels. De ce point de vue l’open data nous intéresse beaucoup pour voir plus loin, faire plus de prospective.

Le numérique vous permet donc de faire de la prévention ?

J.-P.P : Quand nous intervenons pour une urgence, chaque seconde compte. Les débits informatiques permettent aujourd’hui des flux de données qui laissent entrevoir la possibilité de transmettre des données médicales en temps réel au profit d’une meilleure prise en charge des patients. Nous y travaillons au sein d’un projet d’ambulance « intelligente » en partenariat avec nos homologues civils et des pôles de compétitivité.

On a actuellement un autre exemple très concret : il devrait se produire la crue centennale de la Seine. Qu’arriverait-il si la Seine débordait à telle hauteur ? Que se passerait-il en cas d’inondation dans telle zone ? Comment feraient nos engins pour se déplacer et paradoxalement pour s’alimenter en eau ? C’est tout un tas de variables à prendre en compte. On fait de la projection cartographique, on estime les divers risques que cela engendre (éboulements, incendies…), les changements à anticiper comme le déménagement de nos centres de secours… On a un projet de plus grande ampleur qui va dans ce sens-là, le projet DEMOCRITE, dont je parlerai d’ailleurs le 13 mai [lors de la conférence Numérique et Prévention, ndlr].

Le projet Démocrite ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Ce projet consiste en fait à définir un maximum de facteurs qui alimentent des risques pour mieux les gérer – voire les réduire en les anticipant. Pour ce faire, on a besoin de données d’interventions, et on en a pas mal ! Pour donner un ordre d’idée, une heure d’intervention chez nous, c’est 4000 données brutes : de la géolocalisation, du bilan médical, du rapport d’opération… Or on fait 1300 interventions par jour, d’une heure chacune en moyenne, 365 jours par an, depuis 30 ans… Donc aujourd’hui, on est riche de 48 milliards de données très bien archivées, catégorisées mais encore insuffisamment exploitées. On a aussi besoin de données autres telles que  la météo,  la circulation,  le recensement des populations… C’est un projet sur le long terme, pour lequel nous travaillons en partenariat avec le CEA, l’INRI, les mines d’Alès, l’Ecole Polytechnique, des IUT et nous en sommes encore à vérifier la fiabilité des modèles.

Et à plus court terme, quels sont vos autres outils numériques de prévention ou de gestion des risques ?

La contrainte forte pour nous c’est d’abord la gestion  de nos moyens en temps réel. On fait un demi-million d’interventions par an avec 140 ambulances qui traitent 85% de notre activité. On anticipe avec des courbes statistiques sur la saisonnalité (faut-il plus de moyens en été qu’en hiver ?), la variabilité (est-ce que l’activité opérationnelle est la même toute la journée ?), puis on détermine les moyens à mettre en place grâce à un système de gestion opérationnelle.

Grâce à ce système, il ne s’écoule en moyenne que sept minutes entre la demande de secours par téléphone et l’arrivée d’un moyen sur place. On a aussi un système d’information cartographique qui nous aide au quotidien et qui est l’un des plus riches de France. On a des hommes sur le terrain en permanence qui font remonter l’information en temps réel : changements de nom, de sens des rues, travaux etc. du coup nos informations sont très fraîches et cela évite les mauvaises surprises en cas de crises.

Et vos hommes sur le terrain, sont-ils aussi pilotés par les données ?

Oui, on a élaboré des outils qui nous permettent de comprendre à quel moment se produit une crise. En cas d’attentats de type de Londres ou Madrid, il est également important de voir quand on atteint l’apogée de la crise et enfin, quand elle se termine pour revenir à la normale.  Cela permet de déterminer le niveau d’engagement des moyens et d’anticiper ceux mis à disposition. Car pendant une crise, les interventions « habituelles » continuent et il faut savoir quels moyens restent pour les traiter, et quels moyens seront envoyés pour la gestion des différentes étapes de la crise.

Comment faites-vous pour évaluer ces différentes étapes de la crise ? 

Notre premier niveau d’alerte est évalué à partir des appels entrants : on établit des courbes statistiques et dès qu’on constate un dépassement de seuil, on sait immédiatement qu’il se passe quelque chose. Par rapport à de précédentes modélisations de crises, on peut aussi comparer ce pic à d’autres  pour anticiper l’ampleur de la crise.

Mais c’est un premier indicateur d’analyse « froide », statistique et il n’est pas suffisant : la vidéo nous aide beaucoup pour déterminer les gravités (fumée, panique, etc) et on combine des données factuelles avec du ressenti et de l’expérience. Différentes cellules, composées d’experts décisionnaires sont également mises en place, dont l’une consacrée au renseignement, qui fait remonter les informations au commandement.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans ce travail ?

Il y a la contrainte du matériel, de l’organisation mais aussi des équipes… Les pompiers qui reçoivent les appels du 112 et du 18 sont extrêmement sollicités émotionnellement : un de nos hommes a ainsi aidé une mère à sauver son fils, en l’assistant par téléphone au massage cardiaque pendant le temps de l’arrivée des secours … La difficulté c’est que notre travail est soumis à l’impératif d’agir vite face au risque, et à la nécessité de faire avec l’existant en situation d’urgence.

Quel est le futur de ces études prédictives ?

Les outils en place ne nous permettent pas aujourd’hui de faire tout ce que l’on aimerait faire. A partir de l’analyse prédictive devraient déboucher des réorganisations de nos moyens comme l’implantation des casernes, mais entre nos constats, nos recommandations et la réalité il y a toujours un décalage. On a des contraintes comme la crise économique, bien sûr, mais aussi des schémas directeurs complexes.

La réglementation impose par exemple que pour tout immeuble de grande hauteur, comme ceux de la Défense, il y ait un centre de secours  à moins de 3 km… Or nous vivons sur des implantations napoléoniennes classées pour la plupart monuments historiques, donc intouchables, et Paris est une capitale chère et très urbanisée. Donc il devient extrêmement compliqué de faire évoluer nos moyens et nos méthodes dans ce contexte.

Quelle perception ont vos collègues de tout ce travail ?

Pour les hommes sur le terrain on passe un peu pour des scrutateurs de fumée : c’est lointain, compliqué… Le pompier c’est quelqu’un de très pragmatique : vous lui donnez un bouchon de liège et un fil en nylon, et il sait tout faire ! (rires). Il est très résistant à court terme mais moins endurant à long terme… C’est quelqu’un qui vit dans l’instant et l’urgence, donc dès lors que vous lui demandez de se projeter dans 15 ans, c’est plus compliqué. Mais c’est aussi cela qui fait notre force. Le fait d’être militaire, la hiérarchie est bien établie et pour chaque processus, chacun sait ce qu’il a à faire et c’est une vraie machine de guerre qui se met en place ! Sortir de ça pour faire du travail prévisionniste, c’est un peu plus compliqué… Même si on va très souvent dans les centres de secours pour aller voir comment ça se passe, pour comprendre en discutant avec les hommes sur le terrain, on parle assez peu de notre travail car ça paraît très loin de leurs soucis quotidien.

Quelles améliorations souhaiteriez-vous voir à l’avenir ?

Il reste encore toute une pédagogie à faire sur la conduite du changement. On est encore un peu à la traîne dans les outils d’aide à la décision car nos structures ont pour habitude de fonctionner de manière très verticale. Il faut aussi rendre nos conclusions graphiques, pour qu’elles soient compréhensibles… Et là-dessus on a une forte contrainte car les technologies informatiques évoluent très rapidement. Or nos personnels ont des cursus de formation généralistes… on arrive aujourd’hui à un moment où s’impose le renouvellement de nos technologies et de nos compétences. Mais investir dans le contexte qui est le nôtre est extrêmement difficile, et externaliser la prestation pose problème : il y a l’enjeu de la permanence, car on travaille 24 heures sur 24 et il n’y a pas de week-end quand le système se plante. Et il y a bien sûr l’enjeu de la sécurité.

On se rend bien compte que l’autarcie qui a longtemps été une force atteint aujourd’hui ses limites. C’est encore plus vrai dans le domaine de l’informatique. Longtemps le monde militaire a produit des évolutions dans ce domaine pour ensuite les porter dans le domaine public. Les choses s’inversent quelque peu. Les technologies évoluent à une telle fréquence qu’il est impossible d’être up to date en permanence. La vie technologique d’un système est aujourd’hui de cinq ans au maximum. Auparavant, l’industrie savait ce qui était bon pour le public. Aujourd’hui c’est le public qui dicte son besoin. L’évolution de la téléphonie mobile en particulier et de la mobilité en général sont en ça très révélatrices d’un changement. Nous entrons dans une ère de la consommation (informatique) à emporter et du BYOD (Bring Your Own Device).

Pour écouter Jean-Philippe Pagniez parler de l’innovation numérique chez les pompiers, c’est ci-dessous en vidéo :

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