[Cinéma] Her : et si vous tombiez amoureux d’une intelligence artificielle? share
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[Cinéma] Her : et si vous tombiez amoureux d'une intelligence artificielle?

19 mars 2014

Dans son dernier film, Her, en salle aujourd’hui dans l’Hexagone, Spike Jonze nous projette dans un monde où les technologies se mêlent parfaitement à l’environnement. Plongés dans la vie de Théodore, un homme désespéré qui investit dans une intelligence artificielle pour combler sa solitude et qui en tombe amoureux, le réalisateur questionne les relations homme-machine dans ce qui pourrait être un futur pas si lointain.

Les films de science-fiction sont de bons laboratoires pour imaginer le futur et certains s’imposent même comme des références. Minority Report de Steven Spielberg intervient régulièrement dans les discussions concernant les Big Data et la manière dont l’apprentissage statistique pourrait prédire l’avenir. A.I. de Spielberg également, ou encore 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick se sont pour leur part distingués en matière d’intelligence artificielle. Et dans le domaine, le film de Spike Jonze fait mouche.

Une romance avec son ordinateur

L’histoire : dans un futur proche hyper-connecté, Théodore (interprété par Joaquin Phoenix) travaille comme « cyber-écrivain public » et prête ses mots pour écrire des lettres sur commande. Seul et malheureux depuis sa séparation avec sa femme, il investit dans un nouveau système d’exploitation doté d’une incroyable intelligence artificielle qu’il nomme Samantha (et dont la voix est celle de l’actrice Scarlett Johansson). Communiquant avec elle par le biais de son smartphone, il est fasciné par la capacité de cette dernière à apprendre, à grandir « psychologiquement » et à développer ses connaissances philosophiques. Progressivement, les deux protagonistes nouent des liens jusqu’à tomber amoureux. 

En tant qu’intelligence artificielle à sa disposition, Samantha connaît les moindres détails de la vie de Théodore, et pour cause, elle enregistre ses données, connaît tous ses échanges informatisés et est capable d’analyser ses humeurs selon les variations de sa voix quand il lui parle. Mais comment vivre une relation amoureuse sans présence physique, sans relation charnelle? Peut-on considérer une machine qui nous répond personnellement et en fonction de nos goûts comme un être à part entière ? Quelles formes pourraient prendre les échanges et les relations personnelles en ligne avec une intelligence qui nous connaît donnée par donnée ? Et quel est l’impact de l’intégration de ces nouvelles technologies dans nos relations humaines plus largement ? C’est là le cœur de la réflexion proposée par Spike Jonze.

Des relations rationnalisées pour mieux se connaître

Les nouvelles technologies sont régulièrement dénoncées comme contribuant à isoler les individus dans la société. Vingt minutes dans un métro ou un bus aujourd’hui suffisent en effet à constater que la majorité des regards se dirigent vers des écrans. Mais loin de développer une approche anxiogène de la propagation des outils numériques, Spike Jonze met ici en lumière la manière dont ils pallient à certains besoins humains. Dans l’intimité de la relation entre Théodore et Samantha, qui privilégie la parole entre l’Homme et la machine plutôt que le toucher sur un écran tactile ou un clavier, Jonze démontre comment ces échanges permettent de mieux se connaître et de réfléchir sur soi, jusqu’à « clarifier nos relations avec les gens avec lesquels les technologies nous mettent en contact » selon les propos de The Verge. Analysées et rationalisées sous le prisme de nos données personnelles, les relations avec les machines proposeraient des alternatives à l’imprévisibilité des réactions humaines soumises aux sentiments.

Si les relations en ligne, notamment sur les sites de rencontre, sont désormais courantes, Spike Jonze veut affirmer qu’elles ne sont pas moins profondes ou significatives, qu’il s’agisse d’un être humain derrière un écran, ou d’une entité virtuelle capable de se développer et d’interagir avec l’Homme. Samantha apparaît ainsi si naturelle qu’on en oublie vite qu’il s’agit d’une intelligence artificielle. Jonze donne ici à voir comment une technologie – particulièrement sophistiquée dans ce cas précis – peut agir sur l’être humain, impacter ses décisions comme ses sentiments. En l’absence de réponse de Samantha, Théodore est par exemple pris d’une crise de panique tant il craint qu’elle disparaisse. L’émettrice virtuelle lui permet également de « travailler sur soi »: en lui posant des questions, cette dernière lui permet de réfléchir à ses choix et à ses problèmes ce qui le pousse à agir pour changer sa vie. Et l’action est réciproque : Théodore et Samantha s’influencent l’un l’autre de la même manière qu’un couple le fait dans le monde physique. A l’image d’une relation amoureuse entre deux êtres humains qui vivraient « dans leur bulle », le réalisateur montre un duo interdépendant, mais aussi l’isolement progressif de Théodore par rapport au reste des humains. Seul dans la rue à parler à son smartphone, il n’interagit plus avec un être charnel et ne peut convier Samantha à un dîner entre amis par exemple. Dès lors, la relation avec son système d’exploitation empiète sur sa vie physique au profit d’un amour virtuel.

Un futur technologique minimaliste

Pour mettre en perspective cette relation Homme-machine, Spike Jonze a opté pour un environnement « réaliste » où les technologies bien qu’omniprésentes se font discrètes. Si l’histoire de déroule dans le futur, les outils numériques se fondent dans le décor et le quotidien des protagonistes. Les façades des immeubles ne sont pas couvertes d’écrans et les êtres humains demeurent au cœur de ce milieu futuriste. Un choix délibéré de la part de KK Barett, concepteur et designer du film qui expliquait au magazine Wired : « Le futur est bien plus simple que ce que vous pensez. » Un avenir plus proche qu’on ne l’imagine et vers lequel nous serions déjà en train de tendre selon le designer. Un propos auquel adhère Spike Jonze qui anticipe dans Her que sur le long terme, les relations amoureuses Homme-machine soient socialement acceptées.

Si l’idée peut paraître saugrenue pour certains, le développement d’applications ou de systèmes d’exploitation destinés aux personnes seules pourrait vite devenir un marché à investir pour palier à certaines pathologies psychiatriques préconisant la thérapie par la parole. Un premier pas vers le monde imaginé par Spike Jonze ?

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