Comment Cambridge s’est retrouvée au coeur de l’innovation en Europe ? (1/3) share
back to to

Comment Cambridge s’est retrouvée au coeur de l’innovation en Europe ? (1/3)

15 février 2011

C’était il y a un peu plus d’un an. En décembre 2010, aux tous débuts de RSLN, et pour notre premier « débat », nous publiions une quinzaine de contributions d’experts du numérique autour de la question : « Une Silicon Valley en Europe : Arlésienne, mirage ou objectif à court terme ? »

Nos experts nous parlaient alors :

  • de l’importance de lieux physiques – « marketés », même (François Bourdoncle)
  • du réaménagement du plateau de Saclay« encourageant », pour Christine Balagué, de Renaissance numérique, « bon candidat » pour Laurent Benzoni,
  • Et, plus généralement, d’un esprit : le souci de « ne pas enfermer les ingénieurs et les technophiles, mais les libérer, les immerger avec les créatifs, quelque part entre Paris et banlieue » – Denis Tersen, de l’Agence Régionale de Développement Paris Île-de-France ; « l’isolation des souches de la Silicon Valley » pour les « disperser » en Europe, proposée par Daniel Kaplan, de la Fing …

Et depuis ? Le chantier du réaménagement du plateau de Saclay avance, évidemment. Ailleurs, des pôles de compétitivité pilotent des appels à projets dans le cadre du grand emprunt.

Mais une chose est sûre : aucun territoire n’atteint pour l’instant le succès rencontré, outre-Manche, par le cluster « nouvelles technologies » de Cambridge. « Futures », le magazine européen dédié à l’innovation publié par Microsoft, est allé enquêter dans les coulisses de ce succès : nous vous en proposons une version française.

Les cheveux en bataille, il prend la pose en polo à manches courtes. Résolument décontracté. Pour un peu, on pourrait presque lui trouver des faux airs d’ado attardé, façon fan de brit pop.

Mais n’allez pourtant pas vous méprendre : Billy Boyle est le portrait robot de l’entrepreneur à succès, auquel tous les patrons de pôle de compétitivité français et autres « clusters » ouvriraient grand les bras – un cluster, d’après la théorie de Michael Porter, rassemble, « sur une même zone géographique et dans une branche d’activité spécifique, une masse critique de ressources et de compétences procurant à cette zone une position-clé dans la compétition économique mondiale. »

Mais revenons plutôt à Billy Boyle. Owlstone Nanotech, l’entreprise qu’il a fondée en 2004 avec deux autres chercheurs de l’université de Cambridge, emploie aujourd’hui 40 salariés. Et son carnet de commande affiche même un contrat de 4 millions de dollars, signé avec le ministère de la défense américain.

La clef de son succès ? Un nouveau type de capteur chimique, capable de détecter de très petites concentrations de gaz – à des niveaux d’une part par milliard, une innovation majeure. L’appareil, intégré dans une puce en silicone, et piloté par logiciel, peut être mis à jour pour détecter de nouveaux gaz … .

Bref, vous l’aurez compris, Billy Boyle est l’archétype même de ces entrepreneurs qui, un pied dans la fac et l’autre dans le monde de l’entreprise, ont construit, depuis une trentaine d’années, le « phénomène Cambridge ».

Au-delà de cet exemple, les chiffres sont implacables : en 1980, 20 entreprises, et quelques centaines de salariés travaillaient sur les quelques hectares entourant l’université. Aujourd’hui, ils sont 45.000, travaillant pour 1.500 entreprises différentes.

Voici quelques-uns des facteurs qui expliquent ce miracle :

1. L’importance des « spin-out » universitaires

Au cœur de « l’écosystème Cambridge », on trouve les sociétés créées par « essaimage » depuis l’université – comprenez par là : créées par d’anciens universitaires, on parle également de « spin-out ». Entre 2001 et 2006, ces « spin-out » sont parvenues à lever 390 millions de livres … soit près de la moitié des investissements récoltés par les sociétés créées par essaimage depuis la fac de Stanford, l’une des trois grandes universités au cœur de la Silicon Valley, pourtant la plus prolifique des facs mondiales en la matière.

Alors, Cambridge, véritable Silicon Valley européenne ? «C’est un peu le Stanford d’il y a 25 ans, pour son ouverture vers les start-up, et les facilités offertes aux enseignants d’en faire partie », confirme Bandel L. Carano, du fond d’investissement Oka Investment Partners installé à Palo Alto, également partie-prenante du tour de table de plusieurs start-up nées à Cambridge.

Réunir des chercheurs de haut-niveau, créer des liens forts entre la l’université et le monde de l’entreprise, encourager une culture entrepreneuriale, attirer des investisseurs prêts à amorcer le décollage financier de start-up : voilà l’ingrédient de base du succès de Cambridge.

2. Des « spin-out » depuis les boîtes de conseil, aussi

Andrew Mackintosh, à la tête du « Royal Society Enterprise Fund », une branche de la Royal Society (équivalent de notre Académie des sciences) qui soutient des start-up en phase d’amorçage, pointe un autre facteur explicatif : l’existence d’un grand nombre d’entreprises de conseil, expertes dans la gestion de l’innovation et des nouvelles technos.

Toutes conduisent en effet leurs propres recherches. En plus de vendre leurs conseils aux entreprises, grandes ou petites, elles sont donc, elles aussi, à l’origine de nombreux « spin-out ». Cambridge Consultants, la plus ancienne et l’une des plus respectées entreprises de conseils, vient ainsi de fêter ses cinquante ans en 2010, et en est sans doute la meilleure illustration possible : elle-même issue d’un « spin-out » de l’université, elle a donné naissance à de nombreuses innovations technos … devenues autant de nouvelles entreprises.

3. Le « vivier des talents … »

L’immense vivier des talents disponibles : voilà ce à quoi Hermann Hauser, un physicien qui a largement contribué à développer l’industrie du microprocesseur à Cambridge avant de devenir un entrepreneur en série et investisseur à succès, attribue le succès de l’innovation made in UK.

Et de développer une analogie basée sur la cristallisation :

« Vous avez besoin d’une germe pour lancer un processus de cristallisation, mais vous avez également besoin d’une solution saline saturée. C’est précisément cette solution dont nous disposons ici : Cambridge est saturé de personnes brillantes ! »

Et les hommes politiques qui débarquent à Cambridge pour s’inspirer de son succès ont parfois bien du mal à comprendre le rôle particulier joué par ce facteur du « talent », explique Hermann Hauser.

A ses yeux, ils se focalisent bien souvent sur les mauvais ingrédients comme la question de la propriété intellectuelle de l’innovation universitaire. Attention, Hauser ne sous-estime pas l’importance de ce dossier, mais souligne que 99% de la valeur créée … vient des personnes, plus que du cadre réglementant cette innovation.

4. L’organisation des universités elle-même

Andrew Herbert, président de Microsoft Research EMEA, qui comptait trois chercheurs en 1997 contre 120 aujourd’hui, et ancien du Wolfson College, se place des deux côtés de la balance.

Il loue avant tout la véritable culture « transdisciplinaire » propre à Cambridge. « J’attribue cela à l’organisation des universités elles-mêmes », explique-t-il. En plus de cours spécialisés, les étudiants suivent également certains « troncs communs » « où, venant de disciplines différentes, ils sont réunis, et incités à tisser des liens fructueux. » Les universitaires installés à Cambridge peuvent donc trouver plus facile de mobiliser des experts venus d’autres champs que les leurs … .

5. « My neighbour is rich … »

Cambridge a également contribué à créer un concept, largement reproduit depuis : celui des incubateurs universitaires. Le professeur Alan HughesCambridge Judge Business School – souligne ainsi le rôle du “St John’s Innovation Centre”, qui permet de louer des bureaux au mois près, et par petites unités de travail.

Moyennant les bons réseaux, les start-up issues de Cambridge peuvent ainsi parvenir à lever plusieurs millions de livres … à la porte de leurs voisins, voire de leurs co-locataires !

(Cet article est l’adaptation française, réalisée par RSLN, d’un reportage diffusé dans le numéro 7 de Futures, le magazine européen dédié à l’innovation publié par Microsoft, disponible en PDF ici.

Reportage : Michael Kenward, Antoine Bayet pour la version française)

> Pour aller plus loin :

> Illustrations :

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email