Comment le numérique peut réduire la fracture entre les citoyens et l’Europe share
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Comment le numérique peut réduire la fracture entre les citoyens et l'Europe

3 juillet 2014

Si la participation aux dernières élections européennes était globalement en légère hausse par rapport à 2009, l’abstention s’est révélée être une caractéristique persistante à l’échelle du continent. En France, elle a atteint cette année 56 % contre 59,4 % en 2009. Un taux qui demeure extrêmement variable d’un bout à l’autre de l’Europe, passant tantôt de 10 % à 87 % dans certains pays. 

On prête volontiers au numérique la capacité de favoriser la participation citoyenne et ainsi ouvrir la démocratie. Entre désintérêt des citoyens, montée en puissance du populisme et déficit d’incarnation, l’Europe en aurait bien besoin. Mais à une échelle aussi vaste, quel rôle le numérique a-t-il à jouer exactement ? Peut-il contribuer à réduire la fracture entre citoyens et institutions à l’avenir, et comment ?

Au continent du désenchantement les plateformes fleurissent

L’histoire de la construction européenne est avant tout une histoire humaine mais qui a trop longtemps concerné les élites, qu’elles soient intellectuelles, économiques ou politiques.  Aujourd’hui, la transparence s’est imposée comme un crédo pour ces acteurs tant la demande citoyenne est forte. De fait, s’ils délaissent les urnes, les citoyens européens se mobilisent plus localement ou autour d’actions précises. Lors du deuxième Digitalk organisé par Microsoft France, Nicolas Petit, directeur de la division marketing et opérations a ainsi expliqué :

« Nous faisons face aujourd’hui à différents phénomènes : l’ouverture puisque les citoyens demandent plus de transparence mais aussi l’économie de la mobilisation, puisqu’il est facile de soutenir en un clic, un « j’aime » ou un hashtag devenu haut-parleur générique. »

Le récent succès de plateformes de pétitions en ligne comme Change.org ou encore Avaaz témoigne d’une mobilisation des masses et vient relativiser un discours latent qui voudrait l’Union Européenne au cœur d’un désenchantement démocratique. Le web constitue donc un terreau fertile pour ces pratiques politiques « venues d’en bas ».   Ainsi, ce sont chaque mois des millions de signatures qui sont recueillies sur Change.org. Dans l’Hexagone, l’Association des paralysés de France soutenue par Philippe Croizon a ainsi récolté 216 000 signatures pour défendre l’accessibilité. Pour Marjorie Paillon, journaliste à France 24 et participante au Digitalk « ces micro-pétitions adressées à un maire ou un député changent le rythme démocratique d’actions au quotidien. On se dit qu’on peut agir et jouer un rôle pour interpeller les élus. Elles permettent un continuum démocratique ascendant qui peut créer des points de bascule. »

Les demandes d’ouverture des données publiques sont aussi nombreuses et certains gouvernements, lancés dans une politique de gouvernance ouverte, tentent de faire avancer les lignes en créant des plateformes dédiées à l’open data

 

Une question d’identité ?

Outre la transparence, c’est la question du « être européen » qui se pose aujourd’hui. La conscience européenne ou l’européisme des pères fondateurs reste prégnante et la nécessité de « faire l’Europe », autrefois motivée par un impératif de paix, se trouve désormais dynamisée par une volonté de faire face collectivement à la mondialisation. Toutefois, l’identité européenne ou l’européanité, le sentiment de similitudes entre les différents pays, demeure lui, totalement ébranlé. Comment réagir ensemble et éviter de se retrancher derrière ses frontières ? L’Europe fait ici face à un challenge de taille. Un constat que résume Nicolas Petit en quelques mots : 

« C’est l’échec de la génération Erasmus que l’on observe. »

Mais comment se sentir concerné quand on ne comprend même pas le mode de scrutin des députés européens ? Pour Francis Hinterman, Global Managing Director of Accenture Research, les députés européens doivent accepter de remettre en cause la manière dont ils sont élus :

«  L’abstentionnisme peut s’expliquer parce que les citoyens ne se sentent pas concernés par cette échelle de gouvernance. Ce système est finalement créé exprès pour que les partis politiques choisissent qui sera nos représentants. » 

Lisibilité et stimulation de l’européanité s’imposent donc comme maitre-mots aujourd’hui. En la matière, le numérique se révèle être une courroie de transmission communicationnelle idéale pour les élus. Et dans le domaine, les partis extrêmes s’avèrent être des early adopters comme l’expliquait la militante et chroniqueuse Rokhaya Diallo : 

« Puisqu’ils avaient difficilement accès à la sphère publique et médiatique pour communiquer, les partis extrémistes se sont saisis d’Internet pour se mettre en contact avec l’électorat. C’est ainsi qu’ils ont touché les gens, on peut remarquer que de nombreux débats nationaux sont initialement nés sur Internet comme celui sur les prières dans les rues. »

 

Pas le bon timing

Les réseaux sociaux et les plateformes de mobilisation permettent donc une mise en contact et offrent la possibilité de mettre en lumière des problèmes sociétaux, de hacker l’agenda médiatique, jusqu’à potentiellement atteindre l’agenda politique. Un enjeu de taille pour les élus européens qui, au même titres que des élus nationaux ou locaux, doivent recentrer une partie de leur engagement sur l’émotionnel. Pour Simon Majoulet, chasseur de tête chez Heidrick & Struggles, il existe donc aujourd’hui un décalage entre des citoyens connectés et les élus :

« Le timing de l’innovation n’est pas le timing du législatif. Les citoyens très connectés sont très frustrés par le timing politique, ils sont habitués à avoir des gratifications immédiates. »

Pour Francis Hinterman il est donc nécessaire de tendre aujourd’hui vers une certaine hybridation et d’insuffler de la démocratie directe dans la démocratie représentative. Mais il faut aussi prendre en compte la valeur ajoutée du politique par rapport à l’action en ligne : il offre le temps de la réflexion. Une dimension qui tendrait à se perdre dans l’ère du « tout immédiat ». Pour être capable de saisir les réclamations, prendre en compte les revendications des internautes, raisonner puis agir en conséquence, les élites politiques européennes doivent aussi s’avérer être des lettrés du numérique. Alors, à quand l’apprentissage des cultures numériques au Collège d’Europe ? 

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