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Comment remettre l'homme au centre de la technologie : le manifeste de Jaron Lanier

19 novembre 2010

« Que se passe-t-il quand nous arrêtons de façonner la technologie et que la technologie commence à nous façonner ? »

C’est la question centrale qui anime le livre « You are not a gadget, a manifesto » de Jaron Lanier, publié par Alfred A. Knopf.

> Qui est Jaron Lanier ?

Pionnier et père de la réalité virtuelle, classé par le Times, pour l’année 2010, parmi les 100 penseurs les plus influents au monde, Jaron Lanier a principalement travaillé sur l’interface et l’interaction entre la machine et l’homme. Musicien et artiste, il travaille depuis 2006 à Microsoft Research dans la Silicon Valley, ce qu’il explique lui-même en détails ici

Dès la première page de son livre, Jaron Lanier annonce ses intentions : son livre est un manifeste, celui d’un témoin de l’émergence du Web et des changements radicaux qu’il a entrainé aussi bien pour le commerce, que pour la pensée, l’art ou la culture.

Destiné à la « minorité d’humains encore présents » et non aux « algorithmes qui vont disséquer ces pages » pour en trouver une possible utilisation commerciale et publicitaire, le livre cherche avant tout à remettre l’humain au centre, le libérer des entraves imposées par la technologie.

Attention néanmoins, Jaron Lanier n’est absolument pas technophobe :

« Cela m’ennuie que je sois parfois classé comme étant anti-technologie alors que je suis en réalité un véritable technologiste. »

> Un véritable manifeste

« You are not a gadget » fait suite à ses écrits les plus connus, Digital Maoism et the Half Manifesto. Il s’articule autour d’un enchainement de courts billets, bien souvent d’une seule page dans un style très proche de celui du blog, ce qui lui a d’ailleurs été reproché par Slate.

Ce style lui permet de provoquer le lecteur dans de nombreux domaines, à le pousser dans ses derniers retranchements pour lui montrer une réalité qu’il ne serait, selon Lanier, plus capable de voir.

Les traits sont donc parfois grossis, comme le reconnaît lui-même l’auteur, et a entrainé un l’accueil du livre a été plus que mitigé. Beaucoup lui reconnaissent une force certaine de réflexion mais certains points abordés sont jugés comme trop extrêmes, trop orientés.

Mais Lanier le fait sciemment : il cherche à faire réagir. Il explique au lecteur que la lecture sera sans doute difficile car foncièrement pessimiste mais il promet, dans le même temps, des pistes pour recentrer l’homme par rapport à la technologie et lui rendre sa place.

Nous vous proposons de revenir en détails sur quelques-uns des points marquants du livre.

> L’influence du design original du web

Pour Lanier, le design du web est devenu tellement familier qu’il est facile d’oublier qu’il provient directement de décisions de programmeurs prises il y a plusieurs décennies.

Les premiers designers ont fait des choix cruciaux (à l’image de celui de permettre un certain anonymat aux internautes) qui ont des conséquences extrêmement importantes et bien souvent inattendues : c’est l’une des idées majeures qu’il développe, celle du « lock in », c’est-à-dire de l’enfermement dans un design initial qu’il n’est plus possible de dépasser par suite. Le design de base influence ainsi l’usage et l’évolution de la technique.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple du métro londonien :

« Le métro londonien a été créé avec de petites voies et des tunnels à la même taille, à tel point qu’il est aujourd’hui toujours impossible d’installer l’air conditionné sur certaines lignes. Il n’y a tout simplement pas la place pour cela.

Des centaines de milliers d’habitants de l’une des villes les plus riches du monde étouffent donc dans le métro à cause d’un design initial qui a plus de 100 ans. »

Selon lui le phénomène est encore pire sur le Web : il est quasiment impossible de repartir de zéro pour créer une nouvelle logique, de nouveaux programmes ou de nouveaux protocoles. Il est tellement plus simple de partir de standards existants que la création repose perpétuellement sur un socle précédent.

C’est ce que Lanier explique en prenant les exemples, plutôt extrêmes, du format MIDI utilisé pour la musique et du fichier qui nous enfermerait dans une logique où il est à la base de tout, alors qu’on pourrait imaginer quelque chose de fondamentalement différent :

« UNIX avait des fichiers. Mac avait des fichiers. Windows avait des fichiers. Les fichiers font désormais partie de notre vie : nous enseignons l’idée d’un fichier aux étudiants en informatique comme s’il faisait partie de la nature. C’est faux. […] Le fichier est un ensemble d’idées philosophiques à qui on a donné la vie éternelle »

> La critique de l’anonymat en ligne

Lanier s’attaque également à l’une des autres caractéristiques à la base du Web tel que nous le connaissons : l’anonymat. Pour lui il a permis l’émergence et la prolifération des « trolls » c’est-à-dire des « anonymes injurieux dans un environnement en ligne » selon ses termes. L’anonymat a créé un climat de tensions permanentes et globales menant à une « trollisation » du Web. Et cela sans distinction :

« Il serait réconfortant de penser qu’il n’y a qu’une petite population de troll vivant parmi nous. Mais en fait, un grand nombre de personnes ont déjà vécu ce basculement vers des échanges désagréables en ligne. Tout ceux qui ont vécu cette expérience ont découvert le troll intérieur. »

Mais quels sont alors les dangers de cet anonymat ? Pour Lanier, la principale menace est celle de la dégénération perpétuelle du dialogue :

« Les commentaires, les échanges dégénèrent immanquablement en des torrents d’insultes anonymes et d’attaques inarticulées. Le trolling n’est pas alors un fil d’incidents isolés, mais le status quo dans le monde digital. »

Malgré ses critiques envers la culture en ligne, il se défend d’être un « avocat de la censure » ou un « vieil idiot » :

« Je ne pense pas que je sois nécessairement meilleur, ou plus moral, que les gens qui tiennent les sites de lulz. Ce que je pense par contre, c’est que l’architecture globale du Web rend les gens moins gentils, plus agressifs, moins enclins à l’échange mais au contraire au repli. »

> L’erreur de la « sagesse des foules » et la faillite de l’intelligence collective

« La culture en ligne » continue t’il « est une culture de réaction sans action » : pour Lanier, le problème fondamental est que ce n’est pas une situation passagère mais au contraire une phase de perpétuelle somnolence, sans création, sans innovation, sans imagination, sans réelle issue (pour un point de vue complètement opposé, voir le documentaire Rip a Remix Manifesto, sorti en 2009)

A l’image d’Andrew Keen, dans son brûlot Le Culte de l’Amateuret pourtant sans jamais y faire allusion, Jaron Lanier prend pour exemple Wikipedia qu’il attaque violement, tout comme les réseaux sociaux : ils élèveraient la « sagesse des foules » et les algorithmes informatiques au dessus de l’intelligence, de l’expert et de l’individu.

Il considère Wikipedia et les réseaux sociaux comme une sorte de nouvelle religion et appelle à un regard plus critique : les réseaux sociaux trient les gens en catégorie – selon leurs goûts, leurs habitudes, leurs envies – tandis Wikipedia cherche à effacer le point de vue pour dégager une vérité lisse :

« Si une église ou un gouvernement faisaient les mêmes choses, cela serait perçu comme du totalitarisme, mais quand les techniciens sont les coupables, cela nous semble branché et innovant. »

La perte d’individualité et les comportements de masse feraient émerger des « foules composées de gens qui n’agissent plus comme des individus mais comme une somme sans esprit ».

Il critique ainsi le « surplus cognitif » de Clay Shirky : l’idée principale du surplus cognitif est que le travail collaboratif en ligne, quelque qu’il soit, effectué par tous les internautes crée de la valeur, de la qualité par l’échange. Ainsi tout en postant sur Wikipedia, des forums ou en créant des LOLcats, chacun contribue à la création d’un monde meilleur, plus coopératif et plus humain.

Pour Lanier, cette idée est fondamentalement fausse : même en assemblant le monde entier pendant quelques secondes sur un sujet précis (ce qui donnerait un temps de cerveau disponible gigantesque), il serait à peine possible d’arriver à la cheville d’un physicien médiocre, et donc encore moins d’un bon.

L’intelligence collective serait donc un leurre, comme l’idée selon laquelle la « culture libre » et les mouvements open-source seraient une source d’innovation en pointant du doigt cette culture de masse, celle d’une foule sans identité, qui efface complètement l’individu.

Pour illustrer son propos, il met en avant que les plus récentes et les plus importantes innovations résultent de l’expression personnelle et de modèles propriétaires, aussi bien au niveau des jeux vidéo que des smartphones ou du cinéma.

> L’humain doit reprendre la place qui est la sienne : au centre

Jaron Lanier dénonce une extase technologique qui motive certains des ingénieurs les plus influents sur le réseau qu’ils considèrent comme des « totalitaires cybernétiques » ou des « Maoïstes digitaux » :

« L’erreur fondamentale de la culture digitale est de découper si finement un réseau d’individus qu’il finit en bouillie. On commence ensuite à se soucier plus de l’abstraction du réseau que des individus qui le composent, même si le réseau en lui-même n’a aucun sens. Seuls les gens ont un sens. »

Il attaque ainsi la rhétorique « anti-humaine » de Chris Anderson ou encore de Kevin Kelly pour leurs idées avançant que la technologie permet ou va permettre de dépasser l’homme, de s’en passer :

« La rhétorique anti-humaine est fascinante, de la même façon que l’auto-destruction est fascinante : elle nous choque mais on ne peut pas regarder ailleurs. »

Pour Lanier, il est faux que la pensée « en nuage » est plus efficace et plus intelligente que l’Homme ou que des algorithmes permettent à des machines de devenir plus intelligentes que les hommes : en prenant l’exemple du test de Turing, il montre que si les machines apparaissent comme intelligentes, c’est parce que l’homme se dégrade et s’en remet à la technologie plutôt que de faire appel à ses capacités.

Il prend pour exemple les banquiers qui ont fait confiance sans sourciller à leurs algorithmes, en dépit de leur bon sens et de leurs compétences, ce qui a débouché sur le krach financier…

> Pourquoi une nouvelle technologie humaniste est nécessaire.

Comment faire alors pour enrayer le cycle enclenché et redevenir humain dans un monde digital ? Comme il l’avait promis en début d’ouvrage, Jaron Lanier nous livre quelques solutions et pistes de réflexion :

« Ne postez pas anonymement à moins que vous soyez vraiment en danger ;

Si vous vous investissez dans Wikipedia, investissez-vous encore plus en utilisant votre voix et votre opinion en dehors de Wikipedia pour aider à attirer les gens qui ne réalisent pas encore qu’ils sont intéressés par les sujets auxquels vous contribuez ;

Créez un site internet qui raconte quelque chose sur la personne que vous êtes qui ne rentrerait pas dans les champs prédéfinis par un réseau social ; Postez une vidéo de temps en temps qui vous aura pris cent fois plus de temps à créer qu’elle ne sera regardée ;

Si vous twittez, innovez pour trouver un moyen de décrire vos sentiments plutôt que de poster sur des évènements externes triviaux. Cela vous permettra d’éviter le danger de croire que des évènements vous définissent, comme ils définiraient une machine. »

> Pour aller plus loin :

> Illustrations utilisées dans le billet

 

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