Corinne Lepage : « Les technologies de l´information ont un rôle central à jouer dans le développement durable » share
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Corinne Lepage : « Les technologies de l´information ont un rôle central à jouer dans le développement durable »

6 juin 2008

Quel regard portez-vous sur le processus du Grenelle de l´environnement ainsi que sur ses résultats ?

J´en retire d´abord un grand espoir parce qu´on a enfin pu sortir de l´invective et de la caricature, et faire débattre ensemble des acteurs qui, jusqu´alors, ne s´étaient pas parlé. L´essentiel des sujets a été abordé et des propositions de qualité ont été mises sur la table, même si je regrette que certains sujets majeurs comme le nucléaire ou les pesticides aient été écartés.

Je ne me départis pas pour autant d´un certain nombre d´inquiétudes, liées à la capacité – autant financière que politique – du gouvernement à mettre en oeuvre ces propositions, et à l´action des lobbies hostiles au Grenelle, très actifs depuis quelques mois, notamment sur la question des OGM.

De nombreux observateurs ont déploré l´absence des technologies de l´information dans la réflexion du Grenelle. Les TIC n´ont-elles pas pourtant un rôle déterminant à jouer, transversalement, dans le domaine de l´écologie ?

Les technologies de l´information et de la communication ont en effet un rôle absolument central à jouer dans la question du développement durable. La raison pour laquelle elles n´ont pas eu la place qu´elles méritaient est due, je pense, à la façon dont on a découpé les groupes du Grenelle, en ne tenant pas compte ou peu des éléments transversaux.
Les TIC sont centrales à bien des égards. D´abord parce qu´une des solutions aux problèmes écologiques réside dans la dématérialisation de l´économie. C´est une évidence pour les transports par exemple : les téléconférences, les tchats, les forums de discussion constituent autant d´alternatives au transport aérien. Par ailleurs, il est évident que les TIC vont apporter des réponses à un grand nombre de problèmes concrets dans la domotique, les transports, le bâtiment, etc.

Enfin, et c´est un aspect auquel je suis très sensible, les nouvelles technologies révolutionnent le partage et la diffusion de la connaissance. Dans le domaine du développement durable, très intimement lié aux avancées de la recherche, c´est un élément essentiel. Je le vois très clairement dans le cadre de l´association que je préside, le CRII–GEN1, qui réunit des experts autour de la question des OGM.
Nous sommes en réseau avec une quinzaine d´associations réparties dans tous les pays du monde. Il n´y a pas un article de recherche important qui ne sorte sans qu´on en soit immédiatement informé, qu´on en discute tous ensemble, etc. C´est également crucial en ce qui concerne les « lanceurs d´alerte » : Internet et les nouvelles technologies sont des moyens inédits pour eux de sortir de leur isolement, d´être soutenus par des chaînes de solidarité, de relayer la connaissance dont ils sont porteurs. Tout cela fait immensément progresser les choses. Je suis une véritable « addict » de l´Internet depuis 1995, pour tout ce qu´il m´apporte sur le plan de la connaissance et de l´échange.

Quels sont les domaines dans lesquels la recherche en informatique pourrait, selon vous, s’orienter à l’avenir pour apporter une contribution supplémentaire à la préservation de l’environnement ?

Je pense qu´on commence tout juste à toucher du doigt ce que les TIC peuvent apporter. Il reste une multitude de pistes à creuser, pour améliorer par exemple les politiques de prévention par un meilleur suivi des milieux. Dans la domotique également, on peut s´attendre à des avancées importantes grâce à la convergence entre l´informatique et les nanotechnologies, qui va permettre d´aller plus loin dans la conception de matériaux intelligents, dotés de capteurs, etc.

Autre grande direction : tout ce qui peut sensibiliser le citoyen à l´impact environnemental, au sens large (énergie, santé et ressources), que peut avoir non seulement son comportement mais aussi celui des entreprises dont il consomme les produits. Car je crois beaucoup plus au poids du consommateur qu´au poids du citoyen. Une des manières de dire à une entreprise qu´on n´est pas content d´elle, c´est de ne plus acheter son produit. Encore faut-il savoir si on est satisfait ou pas. Et il y a fort à faire aujourd´hui pour permettre aux consommateurs d´accéder à ces informations, alors même que les entreprises rivalisent dans le greenwashing2. Certaines technologies numériques pourraient contribuer à mettre ces informations à disposition du grand public de façon claire et simple.

Aux États-Unis, le développement des écotechnologies est en pleine explosion. Où en sommes-nous en France ?

J´irai même plus loin. Je pense que ce que l´on appelle les cleantechs, ou écotechnologies, sont au coeur de la troisième révolution industrielle. En France, les choses devraient bien se développer dans un secteur, celui du bâtiment, parce que tous les intérêts économiques sont concordants.
En revanche, dans les autres domaines et notamment dans celui des énergies renouvelables, subsiste un certain nombre de blocages forts : des lobbies puissants qui tirent à boulets rouges sur tout ce qui pourrait conduire au développement massif des énergies alternatives, et un parti pris systématique en faveur des grandes entreprises. Il faut complètement revoir la perspective.
Si vous voulez continuer à n´avoir que du nucléaire, il est clair qu´on n´aura jamais d´énergies renouvelables. Quelle est la stratégie de la maison France ? Je ne sais pas. La balle est dans le camp des pouvoirs publics et dans celui des entreprises.

Certains économistes estiment que la révolution des écotechnologies pourrait créer autant d´emplois que celle des TIC au cours des années 1990-2000. Qu´en pensez-vous ?

C´est tout à fait vrai. En Allemagne, les éco-tech représentent déjà un million et demi d´emplois ! Mais quand vous dites cela, on vous rétorque : « certes, mais si c´est pour supprimer d´autres d´emplois… ». La France est dans une stratégie systématiquement défensive de conservation d´emplois. Nous ne sommes pas dans une logique de développement de nouveaux secteurs qui pourraient en créer.

Est-ce que de nouveaux métiers vont émerger ?

Bien sûr, il y en a beaucoup : tous les métiers qui concernent la surveillance des pollutions et des milieux, ceux qui tournent autour de la réparation, de la renaturation et de la biodiversité… Dans le bâtiment également, les métiers liés à l´efficacité énergétique, à la végétalisation (l´utilisation de plantes, en surface ou en toiture, à usage d´isolation, de dépollution et de récupération de l´eau), etc.

Que faut-il faire, selon vous, pour développer ce secteur en France ?
Que peuvent faire, notamment, les collectivités locales ?

Les collectivités locales peuvent faire beaucoup. Mais au-delà de cela reste un problème de base, qui est un problème macro-économique de calcul. Notre comptabilité publique est en effet totalement axée sur le PNB, et n´intègre pas les dégâts de la croissance.
Le rapport Stern, qui a chiffré l´impact économique du réchauffement climatique, et le rapport de la Banque mondiale évaluant le coût des pratiques non respectueuses de l´environnement nous montrent bien que l´approche financière et les taux de croissance sont faux puisqu´ils n´intègrent pas les coûts sociaux et environnementaux.
Le prix affiché d´un tee-shirt importé de Chine ou celui d´un kilo de raisin importé hors saison n´intègrent pas leurs externalités et ne représentent donc pas leurs coûts réels. Les coûts sociaux et environnementaux de ces produits doivent être pris en compte, sur le principe du pollueur-payeur. Actuellement, il n´y a aucune incitation à faire bien, et on est souvent incité à faire mal. Dans l´évaluation des politiques publiques, on n´évalue pas ce qu´il faudrait évaluer. Tant qu´on n´aura pas changé cela, on fera du bricolage.

1 Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique
2 Communication des entreprises autour de leur engagement écologique, sans que celui-ci se traduise réellement en actions.

Avocate spécialisée dans le droit de l´environnement, présidente du mouvement écologiste Cap21, ancienne ministre et infatigable militante depuis vingt-cinq ans, Corinne Lepage décrypte pour nous l´apport des TIC au développement durable et les obstacles au déploiement des écotechnologies en France.

Photo : © Flore-Aël Surun/Tendance Floue

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier :

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