Dataviz : zoom sur les travaux de Stefanie Posavec

29 avril 2010

(source de tous les visuels : itsbeenreal.co.uk, Stefanie Posavec)

Une petite question pour commencer. Quel est le point commun entre :

  • le traité fondateur de la théorie de l’évolution moderne, L’origine des espèces, dont la première édition a été publiée par Charles Darwin en 1859,
  • le roman culte de la beat generation et des sixities, Sur la route, de Jack Kerouac
  • la pochette du dernier album des web-friendly OK Go
  • et une très remarquée représentation du clivage droite-gauche ?

Réponse ? Tous ont été scrutés à la loupe par Stefanie Posavec, une graphiste américaine presque trentenaire installée à Londres, qui, en complément de son travail de graphiste dans l’édition, passe ses nuits sur des projets de dataviz.

Ses productions appartiennent clairement à la frange la plus artistique de la dataviz, et se sont taillés un franc succès à travers le monde (de la Grande-Bretagne à la Chine, en passant par la France) – avis aux amateurs, il est même possible de faire imprimer ses œuvres pour son salon.

Les premières expérimentations de la jeune artiste ont débuté en 2006, alors qu’elle était encore étudiante au Saint Martins College of Art & Design de Londres, par une collaboration avec Greg McInerny, l’un des chercheurs du labo de Microsoft Research de Cambridge [Microsoft est l’éditeur de RSLN, NDLR].

Ensemble, ils se sont penchés sur les six éditions de l’oeuvre de Charles Darwin, L’origine des espèces, avec un objectif en tête : visualiser les suppressions et les ajouts de texte – parfois des chapitres entiers – effectués par l’auteur au fil du temps.

Regardez, le résultat est saisissant – cliquez sur les images pour les voir en pleine résolution :

Le code couleur permet de suivre l’évolution des phrases d’une édition à l’autre : orange, elles ont disparu avec le temps ; vertes, elles ont survécu dans l’édition suivante. « Je travaille avec un crayon et un surligneur pour collecter les données, puis des outils de design classiques. C’est Greg qui ensuite a utilisé Processing pour coder le tout », raconte Stefanie Posavec, interrogée par l’excellent site anglais madebymany.co.uk.

La jeune graphiste a poursuivi avec ses expérimentations en … promettant rien de moins que « d’écrire sans mots ». Literary Organism, extrait du projet Writing Without Words, étudie ainsi la structure de la première partie de Sur la route, de Jack Kerouac, en matérialisant par un arbre les chapitres, paragraphes, etc. . Le résultat de ses travaux est notamment présenté dans l’ouvrage Data Flow 2, dont nous vous avons largement parlé ici.

Voici par exemple la représentation en arbres de la première partie de Sur la route :

Le tout avait été précédé de longues et patientes séances de surlignage :

Un détour par la politique plus tard (jetez un coup d’œil au saisissant Left vs Right), Stefanie Posavec se retrouve de nouveau les mains dans le cambouis des données, aux côtés de OK Go, un groupe américain presque plus connu pour sa chaîne vidéo YouTube que par les critiques rock.

Epaulée, encore une fois, par Greg McInerny, de Microsoft Research, elle a décortiqué les paroles du nouvel album du groupe, Of the Blue Colour of the Sky, avant d’en signer l’intégralité du livret. Particularité de l’album : il se veut l’exact contre-pied d’un texte écrit en 1877, intitulé De l’influence des rayons bleus du soleil et de la couleur bleue du ciel, rédigé par Alfred Pleasonton, un officier de l’armée américaine.

« Les visuels ont été créés en comparant les paroles du groupe et du texte original de Pleasonton, détaille Stefanie Posavec, sur madebymany.co.uk. Nous avons étudié la grammaire des phrases, leur longueur, les syllabes utilisées … . »

Le résultat ? C’est sans doute Damian Kulash, le chanteur du groupe, qui en parle le mieux, interrogé par Brain Magazine : « On a fait l’opposé de ce que la visualisation de données est censée faire ! Normalement, une bonne représentation a pour but de rendre rapidement intelligible une quantité phénoménale d’informations, comme un dataset à six dimensions par exemple … Ici, c’est l’inverse, on a pris des choses qui, en l’état, étaient aisément compréhensibles et on les a brouillées. On les a brouillées volontairement pour leur donner une dimension poétique, pour les montrer autrement. »

> Pour aller plus loin

– Notre entretien avec Sven Ehmann (Data Flow, Data Flow 2) : « Visualiser une information permet souvent de la réévaluer »

– L’interview de Stefanie Posavec sur Madebymany.co.uk

Stefanie Posavec On the Map, sur notcot.com (février 2008)

> La suite ?

On parlera recherche fondamentale, journalisme, ou business : vous verrez, c’est passionnant.

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