[Débat] C'est quoi la TV-connectée ?

4 mars 2013

TV connectée, Smart TV, Social TV, tout autant d’expressions permettant de faire le lien entre télévision et Internet. Les modes de consommation de l’écran prennent un virage identique à celui que prend la technologie vidéo : ils évoluent en même temps que la multiplication des outils. Augmentant le nombre de possibilités de consommer l’information, les émissions et les films. Mais qu’est-ce que cela change en pratique ?

Dernièrement une enquête Mediamétrie révélait que les tendances de l’année 2012 se composaient de deux principes : la « fragmentation des usages et la transversalité de ce mêmes usages sur les écrans (tablettes, ordinateurs, TV connectée, mobiles et tablettes)« .

D’autre part, avec 47% de foyers équipés de TV qui disposent d’un téléviseur connectable à Internet (Smart TV, TV par ADSL, console de jeu), la prochaine étape ne serait-elle pas une utilisation quasi systématique de deux écrans différents pour un même programme ? Ou encore d’une utilisation interactive des programmes depuis l’application intégrée au téléviseur ? Nous avons posé la question à treize experts dans le cadre d’un débat. Voici une synthèse de leurs différents points de vue – retrouvez l’ensemble des contributions ici.

La télévision ? Une expérience commune

Pour certains, la télévision est une expérience – au départ vécue en famille – qui tend à permettre une consommation avec plusieurs personnes. Qu’elles soient sur le même canapé ou à distance, elles peuvent en effet par le biais des lives partager une expérience réservée jusqu’à présent à une poignée de personnes dans la même pièce. L’expérience était simple, elle doit pour autant le rester. Pour Xavier Bringue, fondateur d’iFeelSmart, développant l’interface Smart TV :

« […] fort de 50 ans d’existence, l’expérience de cette nouvelle génération doit s’inscrire dans la continuité : simplicité d’usage, consommation multi-personnelle et expérience centrée sur les contenus télévisuels live.» 

 Alexis Mons, directeur général d’Emakina, estime quant à lui que ce qui correspond à un programme regardé dans un cercle restreint de la sphère privée est dépassé. Mais la visée reste le rassemblement devant l’écran :

« Il ne faut plus raisonner avec les codes de la télévision de papa. La seule chose qui reste, c’est qu’elle sait rassembler les gens et elle le fait différemment grâce au web, grâce aux usages que les gens ont adoptés sur le web et qui se sont imposés. Le train est en marche. » 

Rep a sa Inspecteur Derrick

Au delà de l’expérience partagée autour de la télévision du salon ou de la chambre se pose la question de la concurrence éventuelle entre télévision et Internet. Grande peur des nostalgiques du petit écran noir et blanc, il n’en reste pas moins que la concurrence est réelle. Pour Florent Maurin,auteur de The Pixel Hunt, structure de conception et de production de newsgames, notamment :

« les possibilités de (bien) s’informer sont pléthoriques sur le Net, mais le réseau propose aussi des machines de guerre de la distraction […]. Voici donc la télé face à un sérieux concurrent. La voilà contrainte de se connecter elle aussi, pour faire une place à l’utilisateur et lui donner la possibilité de choisir – révolution métaphysique plus grande encore que l’invention de la télécommande. »

Une solution pour Frédéric Tapissier, responsable de l’innovation technologique à TF1 ? Que les chaines se « replacent au coeur de l’offre » et qu’elles offrent « un complément à la consommation traditionnelle de la télévision » :

« Les premiers enseignements que l’on peut en tirer est que les services gagnants se nourrissent de l’usage TV et qu’il sera donc avantageux pour tous de replacer les chaines au coeur de l’offre. D’autres part, ces nouveaux services ne vont pas bouleverser l’usage TV dominant – avant tout passif – mais offrir un complément à la consommation traditionnelle de la télévision. »

L’inspecteur Derrick n’a qu’à bien se tenir, et ce même si personne ou presque n’attend un live-tweet des téléspectateurs de la série.

De la passivité de celui qui regarde un programme, ancienne vision de certaines des émissions – politiques ou show musicaux entre autres – nous serions donc passés à une audience vivante ? Oui pour Eric Schérer, directeur de la prospective et stratégie numérique chez France Télévisions et coordinateur de Méta Média. Et même plus : 

« Pour rester pertinente, la télévision devra passer d’un mass média à un média de précision, à du sur-mesure de masse, à de nouveaux modes d’accès pour découvrir les contenus, produits à foison pour une consommation omnivore. Car le contexte et l’interface, sont aujourd’hui dominants sur les terminaux, les contenus et leur possession. une nouvelle expérience TV émerge : après la télévision qu’on regarde est venue celle qu’on partage, et de plus en plus, celle qu’on vit. »

Mais Christian Bombrun, directeur adjoint de M6web, précise :

« Tous ces usages ne sont donc pas concurrents, ils correspondent simplement à différents besoins et moments de vie des téléspectateurs internautes. »

Et pour Serge Soudoplatoff, responsable de la rubrique Politique 2.0 à Fondapol, les internautes ont ce petit quelque chose qui leur redonne un certain pouvoir face à la télévision :

« Alors, puisque l’écran principal veut reprendre la main, comment l’internaute se défend-il ? Très simplement : grâce au deuxième écran.  Ainsi, il remet la télé au pas : en choisissant un complément à son programme, il montre son autonomie, et sa liberté de création.»

Pouvoir qu’Erwann Gaucher, directeur adjoint des sites régionaux et ultra-marins chez France Télévisions, confirme :

« C’est particulièrement intéressant de voir les débats se développer en parallèle de l’émission, sur des axes pas forcément creusés, se continuer le lendemain de la diffusion, passer de Twitter à Facebook. Tout comme il est passionnant de voir les internautes spécialisés dans un domaine répondre, préciser, réfuter les propos d’un invités et des discussions parfois très précises s’engager. »

Plateformes pour contenus et scénario innovants

Pour que la télévision connectée – en lien avec d’autres de manière non-physique – puisse s’ancrer solidement dans les pratiques des uns et des autres, il faut donc qu’elle s’adapte puisqu’en relative concurrence avec Internet et cet inspecteur Derrick. Or, notion qui ne doit pas être occultée, les techniques et la technique des plateformes est une étape primordiale, en atteste l’idée globale de Frédéric Bruel, le fondateur de Téléquid :

« Les téléspectateurs ont l’habitude de zapper, ils seront fidèles à une application qui les aidera à identifier le programme qui va leur plaire et à accéder à toutes sortes de contenus complémentaires et fonctionnalités innovantes associées. »

Innover pour permettre au téléspectateur de regarder un programme que ses choix précédents auraient prédéfinis ? Pourquoi pas ! « La délinéarisation est une première étape dans l’écriture mais doit progressivement céder le pas à la scénarisation de parcours au sein de systèmes d’expériences centrées utilisateurs » précise le docteur en sciences politiques et spécialiste des jeux vidéos Olivier Mauco.

Et effectivement, penser la scénarisation des parcours en fonction des habitudes télévisuelles de chacun permettrait alors de penser la télévision et ses programmes comme un média global capable de s’adapter à ce que chacun regarde et donc à ce que chacun est. Marc Jalabert, directeur de la division grands publics et opérateurs chez Microsoft, estime quant à lui que :

« Cela signe la fin du carcan télévisuel pour les contenus : les postes de télévision ne sont pas devenus les centres d’interactions attendus ni le point de passage de scénarii innovants. Ce sont bien les contenus qui se sont échappés des écrans pour générer de nouvelles formes d’interactions et permettre l’émergence de scénarii encore plus innovants. Le futur se tourne donc plus vers une TV augmentée que vers une TV connectée. »

TV connectée = diversité et transmédia

La possibilité de décliner chaque utilisation à l’infini est aussi une manière de se rapprocher de l’utilisateur et de sa pratique télévisuelle. Si à chaque téléspectateur ou chaque poste familial correspond une multitude de possibilités de parcours, c’est aussi une multitude de consommations. Pour Julien Rosanvallon, directeur du département télévision chez Médiamétrie : 

« Au-delà des programmes que l’on regarde en direct, on peut accéder à des services de vidéo à la demande, revoir une émission à partir d’un service de TV de rattrapage ou encore accéder à des applications. Derrière ce nouveau terme générique de TV connectée se cache en réalité une grande diversité des connexions possibles. »

Création, pouvoir, réactions en direct, live-tweet, partages et débats, la télévision qu’elle soit connectée par le biais de Twitter ou par les plateformes qui définiraient des parcours de téléspectateurs-internautes est en mouvement. Certaines chaînes (TF1 avec The Voice et My Connect, France Télévisions avec Médias Le Mag qui permet d’avoir sur le second écran un fil Twitter et des captures vidéos de trente secondes sélectionnées par les internautes devant leur télévision) ont déjà leurs outils de participation de l’internaute en direct.

Les mêmes encore expérimentent l’association réseaux sociaux et direct. On citera l’exemple de Mots Croisés dont l’expérience a débuté au moment de la Présidentielle 2012, qui permet aux internautes de partager leurs impressions mais surtout de vérifier ce que chaque invité dit sur le plateau en direct. Le téléspectateur est devenu, comme le dit Florent Maurin, un téléspectacteur. Et comment accélérer les usages ? « Il suffirait sans doute que l’ensemble des acteurs de l’écosystème invitent dans la conversation l’acteur oublié bien que central : le téléspectateur, désormais actif, et interactif », conclut Stéphane Distinguin, président de Faber Novel.

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email