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Digital labor : sommes-nous tous des ouvriers des réseaux ?

1 juillet 2014

Saisir une recherche dans un moteur, publier une photo de chat sur notre réseau social préféré : sur Internet, nos activités les plus banales sont désormais vues d’un autre œil par certains spécialistes.
Parce qu’elles créent de la valeur, ne devrait-on pas les considérer comme une nouvelle forme de travail, qui mérite un statut, voire un salaire ?

Au Personal Democracy Forum France, qui s’intéressait cette année aux utopies déçues du numérique, le chercheur Antonio Casilli est venu nous parler de cette nouvelle problématique du capitalisme en réseaux. Entretien.

Qu’est-ce que vous nommez « digital labor » ?

Antonio Casilli : Il s’agit d’un ensemble d’activités qui peuvent être assimilés au travail mais n’entrent pas dans ce cadre elles ne sont pas reconnues comme tel. Par exemple, le fait de saisir une recherche dans un moteur ou de publier quelque chose sur un réseau social : cela crée de la valeur pour les entreprises qui délivrent ces services. Mais il n’y a, pour ceux qui le font, ni statut, ni salaire.

Comment distinguer ce modèle du volontariat ?

Antonio Casilli : C’est la question centrale de ce nouveau champ de recherche. La configuration productive a changé : en devenant de plus en plus simple, le travail en ligne est de moins en moins spécialisé, moins structuré et donc moins assimilable à une forme de création ou de publication.

Prenez Amazon Mechanical Turk (mTurk), un service qui met en relation les entreprises avec des particuliers prêts à réaliser des tâches simples. Ceux-ci reçoivent en échange des salaires anecdotiques de quelques centimes, pour un travail minuscule au niveau micro mais souvent géant au niveau macro.

mTurk et le partage sur facebook sont sur la même oscillation : tout est géré par une analyse algorithmique, qui réalise une exploitation algorithmique du travail des gens qui partagent. Cela rejoint la définition du travail dans le monde capitaliste : mettre à profit la valeur créée par une communauté. Mais aujourd’hui, nous devons décider à quel moment nous cessons de parler de « labor » pour parler de création culturelle et de valeur, dans des contextes économiques changeants.

Est-ce à dire que nous allons vers la fin du travail ?

A.C : Au contraire, le travail est partout. Avec ces plateformes de rémunération à la tâche, on introduit des éléments de précarisation extrême de la force de travail. Imaginons d’être membre d’un réseau comme Munchery ou Gobble, qui met en relation des mangeurs avec des personnes qui leur préparent à manger. Mais dans quelles conditions ? Quelles assurances ? Quelles protections du consommateur et du producteur ? Il n’y a pas encore de protection légale dans ces domaines. Si un particulier qui travaille pour un service de VTC a un accident, l’entreprise pourra toujours prétendre qu’il ne travaillait pas pour elle à ce moment. Il en va de même si j’ai des problèmes avec mon hôte recruté par AirBnB : l’entreprise pourrait répondre que c’était mon choix, ma prise de risque.

Tout ceci est cohérent avec le passage d’un Internet du « stock » vers le mobile et les objets : la massification de l’expérience et des usages numériques dans la vie de tous les jours va de pair avec l’exploitation du travail et des usages numériques.

Quelles régulations ?

A.C : C’est une question difficile en 2014, parce qu’on assiste depuis un an à une prise de conscience, tardive mais forte, de la part des institutions publiques de la nécessité de réguler. Mais on le fait « à la va vite » : on crée des lois pour empêcher, sans laisser aux créateurs et utilisateurs des nouveaux services la possibilité de se défendre. Ce n’est pas de la régulation.

Aujourd’hui, la question centrale est celle de la négociation collective des données, versus ceux qui monétisent vos données personnelles et vous proposent ensuite d’acheter ce que vous avez produit. Cela passe par une concertation des usages possibles de ces données avec les Etats et les grandes entreprises. Trop souvent, ceux-ci n’ont pas l’intérêt des usagers à cœur. Historiquement, les grandes infrastructures ont commencé comme des entreprises privées et ont été ensuite nationalisées. C’est arrivé dans les secteurs des transports ou de l’énergie, par exemple. Et plusieurs se posent la question si aujourd’hui cela ne se passe aussi pour les géants du Web : dans quelle mesure ils servent des intérêts étatiques ? Cèdent-ils leur indépendance, et en échange de quels privilèges ? Ces questions sont obstruées par un lobbying lié à la structure actuelle du financement politique. 


Faudrait-il alors rémunérer les internautes, comme le préconise Jaron Lanier ?

Antonio Casilli : Jaron Lanier se trompe car il imagine cette rémunération comme une forme de payement pour la cession d’un bien privé. Le fruit du digital labor est collectif, un produit de l’intelligence et des sociabilités ordinaires au sein des commons. Il ne peut pas être considéré une propriété privée. Ce n’est pas aux industriels ni au particuliers de se l’approprier. Il faut faire en sorte d’assurer une forme d’équité de la rémunération pour que la collectivité, qui a fourni ces ressources, en bénéficie en retour. Mais comment ?

Payer les internautes, c’est peut-être une solution simpliste. Mais que faire pour rendre aux commons un peu de la valeur créée grâce à eux ? Pour moi, la solution est dans une fiscalité numérique conjuguée avec un revenu de base pour tout citoyen : le rapport Colin-Collin de 2013 montrait qu’il y a un travail invisible des citoyens-internautes. C’est cela qui produit de la valeur, et c’est cette valeur qui fait la qualité des grandes entreprises. C’est donc là dessus que l’on doit lever des impôts. Et ces impôts doivent payer un revenu d’existence, versé à tous, indépendamment de la mesure du travail individuel. 

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