#edéesreçues : quand le web rit de ses peurs

22 juillet 2013

Consigner dans un catalogue les « idées reçues » de son époque, les banalités mondaines de ses contemporains : et si l’idée que Gustave Flaubert a poursuivie trente ans durant pouvait être actualisée en un seul jour pour décrire les idées reçues du numérique ? C’est l’étrange mission accomplie le 23 juin dernier grâce à Twitter, par des utilisateurs du réseau social emmenés par Mahigan Lepage et suivis par Actualitté. Le résultat ? Un florilège de tweets rassemblés en un petit livre qui offre un regard amusé, parfois critique et volontiers poétique sur notre époque.

Sur notre époque, vraiment ? En rapprochant ces tweets de quelques citations de la fin du XIXème siècle rassemblées sur xkcd, on s’aperçoit qu’en fait, nos idées reçues n’ont pas vraiment changé depuis le siècle de Flaubert. La preuve avec cette petite compilation illustrée des images de Villemard, qui observe notre présent de ses yeux… d’artiste du passé.
 

 

#Lecture, #écriture

« Livre : quel qu’il soit, toujours trop long », écrivait déjà Flaubert dans son dictionnaire des idées reçues. Cent cinquante ans après, force est de constater que le diagnostic n’a pas changé. La transformation de nos pratiques de lecture par l’influence d’Internet fait craindre à nombre de nos penseurs la fin du savoir… un avis qui était déjà partagé par les contemporains de Flaubert ! 


2013
 

1871

« L’art d’écrire des lettres est en train de mourir rapidement. (…) Nous pensons que nous sommes trop occupés pour un moyen de correspondance si désuet. Nous envoyons une multitude de notes courtes et rapides, au lieu de nous asseoir pour avoir une véritable conversation sur une vraie feuille de papier ». (The Sunday Magazine).

Pourtant, Twitter et littérature ne font pas nécessairement mauvais ménage – la preuve ici ou là. D’ailleurs, pour certains écoliers Twitter aide même à apprendre le français !

#Langue

2013

1891

« La paresse intellectuelle et l’urgence de l’époque ont produit un appétit pour les fragments littéraires. Dans sa torpeur, le cerveau est devenu trop faible pour la pensée soutenue. Jamais les gens n’avaient aussi mal écrit » (Israel Zangwill, The Bachelors’ Club).


Une idée reçue ?
Peut-être pas, si on s’intéresse par exemple aux transformations que le web impose à la langue anglaise. Mais avant d’assimiler longueur à qualité, qu’on pense aux cas où une image vaut mille mots, comme la dataviz dont l’usage est en pleine expansion… par ailleurs, nos jeunes n’ont jamais eu autant de pouvoir que depuis qu’ils sont connectés (ce qui tombe bien car c’est quand même eux qui inventent le monde de demain !).

#Conversation

2013

1890

« La conversation est réputée être un art perdu… un bon dialogue nécessite du temps libre, tant pour être préparé qu’apprécié. L’ère du temps libre est révolue, et l’art de la conversation se meurt ». (Franck Leslies popular monthly, volume 29).

Un sujet qui suscite toujours des débats enflammés – en témoigne celui entre Sherry Turkle, qui estime que le numérique nous coupe des conversations, et Nathan Jurgenson pour qui regretter un temps ancien de la « bonne » conversation revient à fétichiser un monde qui n’a jamais existé.

#Concentration

2013

 1896
« La cause de l’augmentation des maladies nerveuses est l’accroissement des exigences des conditions de la vie moderne sur notre cerveau. Tout doit être fait dans l’urgence. Nous parlons à travers un continent, télégraphions à travers un océan, allons jusqu’à Chicago pour une réunion d’une heure… nous prenons même nos plaisirs comme une corvée et devons programmer nos loisirs à l’avance… quoi d’étonnant si la pression est presque supérieure à ce que nos nerfs peuvent endurer ? » (G.Shrady from C.Knapp, « Are nervous diseases increasing ? » – medical record).
Ainsi les sollicitations numériques n’auraient rien à envier à celles qui saturaient déjà l’Homme pressé de la Première révolution industrielle… Edifiant lorsqu’on remarque que l’infobésité sévissait déjà au temps de Voltaire ! 
 

#Grands travaux

2013

1894

« Tant de choses sont montrées à l’oeil que rien ne reste pour l’imagination. Il semble parfois presque possible que le monde moderne soit meurtri par ses propres richesses, et que les facultés humaines dépérissent au milieu des millions d’inventions introduites pour rendre leur exercice inutile (…). Ceux qui puisent dans trop de contenus et collectent des informations sommaires et superficielles perdent l’habitude de s’atteler à de grands travaux ». (G.J.Goschen, First annual address to the students, Tonybee Hall, London). 

Ici, on fera remarquer qu’avec le crowdsourcing, soit l’assemblage de modestes contributions d’un grand nombre d’auteurs amateurs et souvent anonymes, l’ère numérique a tout de même construit Wikipédia… et aussi ce Twictionnaire des e-dées reçues ! Mais plutôt que de craindre la mort prochaine de l’expert patient, terrassé par l’abeille butineuse, ne peut-on pas simplement s’imaginer en présence d’une forme complémentaire de construction du savoir ?

#Temps

2013

1884

« C’est malheureusement l’une des principales caractéristiques de la vie moderne que d’être toujours pressé. Par le passé, c’était différent ». (Medical record).

Comme quoi, le numérique n’a rien inventé : depuis la Première révolution industrielle, nous n’avons jamais cessé d’imaginer des appareils et des dispositifs techniques pour nous faire gagner du temps. Et pourtant, nous avons toujours l’impression d’en manquer ! Un paradoxe ? Pas tant que ça, il s’agirait plutôt d’un classique des réflexions sur l’impact des technologies sur nos modes de vie, comme nous l’expliquions ici.

#Epoque

Doit-on déduire de tout cela que le numérique faisait déjà peur au XIXème siècle ? En tout cas, on s’aperçoit notre « révolution » hérite des peurs et des espoirs d’une période bien avant lui… de quoi se souvenir que le futur, ce n’était pas nécessairement mieux avant.

 

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