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Ce que les emojis, gifs et autres selfies disent de nous – rencontre avec Laurence Allard

27 novembre 2015
Depuis deux ans maintenant, le mot de l’année est… un emoji. Si l’apparition de ces petits pictogrammes remonte aux années 2000, 2015 est pour beaucoup l’année de l’avènement du phénomène « d’emojisation » du discours. De Barack Obama à Hillary Clinton en passant par le Figaro ou le Service d’Information du Gouvernement (SIG), et bien sûr des millions d’utilisateurs de smartphones, le langage se pare de ces nouveaux signes. Mais quel est leur sens ? Et, surtout, qu’est-ce que cette évolution dit de nous et de notre rapport au langage ? RSLN a rencontré Laurence Allard, maître de conférence en Science de la Communication à l'Université Lille 3 et chercheuse à l'IRCAV-Paris 3, afin de discuter de ces pratiques expressives en ligne…pas si nouvelles.

Comment l’usage des emojis s’est-il généralisé ? 

Les emojis se sont diffusés par le biais d’applications de messagerie sociale comme Whatsapp ou Line, c’est-à-dire des applications mobiles multimodales qui permettent de passer des appels vocaux, de s’échanger des messages textes ou des images.

Venues initialement du Japon (le terme emoji est d’ailleurs japonais), les applications de messagerie sociale se sont notamment bien popularisées en Amérique Latine puis ensuite en Europe. Elles disposaient aussi d’un ensemble de stickers ou d’emojis pour agrémenter les conversations.

Aujourd’hui, l’emoji est utilisé de toute part. Au point que certains parlent d’une emojisation du discours. L’expression vous paraît-elle fondée ?

Les emojis vont venir « en plus » ou « à la place de », mais ce n’est pas un mouvement de substitution. Nous sommes plutôt dans un moment de créolisation du langage.

Je m’explique : aujourd’hui, la palette dont nous disposons pour nous exprimer et converser est riche de mots, d’images, de mots-images, de pictogrammes… Nous avons le langage alphabétique et le langage idéographique des emojis qui, en somme, se mélangent : c’est ce mélange qu’on appelle la créolisation.

Et c’est vraiment un moment assez intéressant au niveau de l’histoire des langues et des écritures car deux types de langages se rencontrent à la faveur de la révolution numérique qui est une révolution de l’écriture quand l’imprimerie aura été une révolution de la lecture.

Ce mélange signifie-t-il l’avènement d’un nouveau langage ?

Non, ce n’est pas un langage en soi. Cette logique de substitution, d’autonomisation en tant que « nouveau langage » ne correspond tout simplement pas aux usages.

Au plan linguistique, on observe que l’emoji est plutôt usité comme un adjuvant au message même si il est possible de ne parler qu’emoji. Et dans tous les cas, la structure même des échanges reprend de la langue naturelle des utilisateurs.

Si l’on veut être précis, d’un point de vue linguistique, on ne peut pas l’isoler en tant que système de signes qui aurait sa propre autonomie ou cohérence. Donc il n’y a pas à proprement parler de langage emoji, comme Saussure pouvait parler de la langue avec la double articulation phonème/monème.

Le langage actuel est-il appauvri par ce nouvel usage ?

Au contraire ! C’est un enrichissement car c’est un signe « en plus », un signe métissé qui vient d’une autre écriture et que l’on va mélanger aux nôtres pour augmenter l’écriture alphabétique.

On sait bien que la créolisation conduit toujours à un enrichissement culturel, puisqu’on a plus de signes entre les mains pour s’exprimer, qu’ils soient visuels, textuels, sonores ou idéogrammatiques. Ce serait un peu inepte de parler d’un appauvrissement alors que jamais nous n’avons eu autant de moyens d’expression, même avec des téléphones très simples.

Le phénomène du sticker, du reaction-selfie sur Snapchat ou du gif sur les messageries instantanées par exemple répondent-ils de la même logique : plus d’images dans le langage ?

Je ne pense pas que nous assistons à une montée du web visuel ou que nous sommes en train de passer dans une culture de l’image. Si l’on regarde attentivement leur diffusion, une grande partie des images sont des images de textes ou des images accompagnées de textes. Les conversations d’aujourd’hui sont justement multimodales combinant voix, textes, images et c’est pourquoi les applications de messagerie sociale comme WhatApps prospèrent.

De même, les photographies partagées sur les réseaux sociaux mobiles de type Instagram sont toujours accompagnées de métadonnées, légendes ou commentaires. Cet agencement d’image et de texte, comme un mot clé, une légende, un titre, va constituer pour l’utilisateur le cœur même de son message. Là où certains ne voient qu’une photographie, il n’y a jamais que les images : dans l’intention de communiquer, il y a celle de communiquer à travers un agrégat d’image et de texte, où certes la photo peut jouer le rôle de vecteur, mais tout comme les éléments textuels qu’il ne faut pas départir du message.

C’est un peu un « réductionnisme iconocentrique », que l’on a déjà pu observer avec les représentations du cinéma. On oublie souvent qu’il s’agissait, dès ses débuts, d’un spectacle non seulement visuel mais aussi sonore, accompagné de bonimenteurs qui s’afféraient à la narration d’un récit et d’orchestres qui rythmaient le film.

* Plus d’informations sur Laurence Allard et ses recherches ici.

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