Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (1/3) share
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Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (1/3)

28 juin 2010

Décrocher le prix Pulitzer en créant un jeu vidéo, vous ne croyez pas cela possible ? Vous auriez tort : en 2010, Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes du Washington Post à qui l’on doit la révélation du scandale du Watergate, auraient pu se faire souffler le plus prestigieux prix de journalisme américain par les concepteurs d’un serious game d’information – un jeu vidéo « à vocation sérieuse » lié à une question d’actualité.

L’histoire n’a rien d’une anecdote.
Au-delà du cas du New York Times, notamment distingué pour la mise en ligne d’un jeu interactif présentant les dangers du téléphone au volant, cinq des quatorze récompenses décernées en 2010 par le jury du Pulitzer ont en effet salué des articles de la presse web. Dans des catégories allant du breaking news (l’actualité la plus chaude) au décryptage, en passant par l’investigation ou le dessin de presse.

Mais, en dehors du fait qu’ils ont été publiés sur Internet,
il n’y a, a priori, pas grand-chose de commun entre les articles primés : la couverture d’une sanglante fusillade dans une banlieue américaine, un serious game d’information, ou une enquête au long cours sur les à-côtés tragiques de l’ouragan Katrina.

« Nous n’avons pas créé de catégorie spécifique pour le journalisme en ligne, car notre objectif n’est pas de saluer l’utilisation du médium web en tant que tel », confirme ainsi à RSLN, l’un des 18 membres du jury du Pulitzer, Nicholas Lemann. Ce qui frappe, c’est que chacun de ces objets journalistiques est, à sa manière, une invitation à l’innovation éditoriale et surtout structurelle.

Comment le web révolutionne-t-il nos façons de consommer l’information ? Comment les médias s’adaptent-ils ? Quel modèle économique peut soutenir leur mutation ? Le champ des défis que l’irrésistible poussée du numérique ouvre à l’industrie des médias traditionnels est immense : « C’est un nouveau monde qui se dessine, assure Frédéric Martel, auteur de Mainstream (éd. Flammarion, mars 2010). On voit des pans de mur du monde ancien s’écrouler, sans pour autant savoir ce qui restera debout et ce que sera l’avenir… »

Une “désintermédiation” qui bouscule les codes

La première mutation fondamentale est structurelle : avec le web, l’audience s’est invitée dans la production de l’information, une possibilité dont elle était jusqu’alors privée. « Tout le monde peut devenir un média : un individu, la Maison-Blanche ou l’Élysée, BMW… On assiste à une “désintermédiation” qui bouscule les codes », analyse Éric Scherer, directeur de la stratégie et des relations extérieures de l’Agence France Presse (AFP).

Ce bouleversement coïncide d’ailleurs avec les désirs de l’audience, remarque Bruno Schmutz, directeur général d’Ipsos MediaCT. « Elle a le désir d’être face à l’information brute, et le besoin d’un accès immédiat et sans intermédiaire à l’événement. Les consommateurs d’info ont ainsi le sentiment de se forger leur propre opinion », décrypte-t-il.

D’après l’étude  « Passion média », réalisée par son institut en 2008, 40 % des « fans d’actu », soit des personnes « qui expriment un fort intérêt à l’égard de l’actualité générale, avec une note supérieure ou égale à 9/10 », disaient ainsi se rendre en priorité sur les moteurs de recherche parce qu’ils sont sûrs d’y trouver l’info voulue. Et, même dans le registre de l’analyse, l’internaute n’hésite plus à se passer de l’avis des médias : 64 % de ces « fans d’actu » consultent régulièrement les blogs d’experts, et 60 %, ceux d’internautes.

« Le site web du Figaro n’est pas connoté comme un site de droite  »

 

Désanctuarisée, l’information se consomme également à la carte, hors des chapelles traditionnelles, fragmentant un peu plus les lectorats des marques médias. « Il est parfois difficile d’intégrer qu’on ne s’intéresse plus à un seul lecteur, à une seule cible », affirme Michèle Pollier, qui dirige les études qualitatives à Ipsos MediaCT. Son analyse est confirmée par les professionnels de l’information en ligne.

« Le site web du Figaro n’est pas connoté comme un site de droite, et son lectorat est plutôt plus jeune que celui du quotidien », affirme Francis Morel, directeur général du groupe Le Figaro, qui attire 6 millions de visiteurs uniques mensuels sur son site (source Nielsen/ Netratings – page 13, ici) et affiche 1,28 million de lecteurs pour son quotidien papier (étude Audipresse-EPIQ, basée sur la notion d’audience, décembre 2009 – page 3, ici).

Délicate lors de la transposition d’un média papier vers le web,
l’identification d’une cible peut se révéler encore plus ardue lors de la création d’un média ex-nihilo : « Quatre mois après avoir lancé lepost.fr, en septembre 2007, nous avons reçu nos premières études d’audience qualitatives. On s’est rendu compte qu’on n’avait pas du tout affaire au public que l’on croyait. L’audience n’était ni jeune, ni homogène, on avait une multitude d’audiences de niche », raconte, interrogé par Alice Antheaume sur Slate.fr, Olivier Lendresse, alors responsable du développement de ce site d’information participatif appartenant au Monde Interactif.

(avec Chine Labbé, à New-York)

> Visuels :

Dustin Hoffman et Robert Redford jouent Carl Bernstein et Bob Woodward, dans Les hommes du président (Alan J. Pakula, 1976) / capture d’écran

Meet The Media Guru | Edgar Morin / par meetthemediaguru, licence CC

lefigaro.fr logo variations (2009) / par Gabyu, licence CC

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte II : des articles itératifs et un journalisme participatif

– Tous nos articles sur les nouveaux médias

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