Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (2/3) share
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Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (2/3)

29 juin 2010

Dans le premier acte de notre enquête, nous vous avons parlé d’info désintermédiée, du surgissement de l’audience dans la fabrication de l’agenda médiatique. Bref, nous avons tenté de définir comment le web révolutionne nos manières de consommer de l’info. Changement de focale pour ce second temps : nous nous intéressons cette fois à la réaction des producteurs d’infos.

Et nous revenons d’ailleurs à nos heureux lauréats des prix Pulitzer 2010 (PDF). Plus précisément, au Seattle Times, vénérable quotidien régional fondé en 1891, dont la diffusion, à 210.000 exemplaires environ, est en stagnation.

C’est en effet en jouant la carte du bimédia que ce titre est parvenu à décrocher le huitième Pulitzer de son histoire, dans la catégorie breaking news – pardon, de l’information de dernière minute.

Seattle, le dimanche 29 novembre 2009 …

L’histoire est assez simple. Lorsque, le dimanche 29 novembre 2009, aux alentours de 8 heures du matin, Maurice Clemmons abat quatre policiers, à Lakewood, dans la banlieue de Tacoma, une petite ville située à quarante minutes en voiture de Seattle, deux journalistes assurent la permanence – un éditeur et un journaliste de terrain. Ils passent en mode live – une couverture des événements où la chronologie devient le fil conducteur.

L’événement est de taille : c’est l’acte le plus violent jamais commis à l’encontre des forces de l’ordre dans l’État de Washington. Branle-bas de combat au journal, tous les journalistes de la rédaction sont appelés en renfort pour couvrir le drame.

Évidemment, pas question d’attendre la parution du quotidien, le lendemain matin, pour commencer à donner le maximum d’informations. L’identité d’un suspect est diffusée par les services de police ? Aussitôt, des reporters épluchent les données publiques le concernant et lui découvrent assez rapidement un passé criminel, puis une remise en liberté contestée. Sans attendre, ils publient en ligne ce scoop, qui fera le tour des télés d’info en continu.

D’autres journalistes diffusent une vidéo avec des témoins de la scène. Certains se tiennent à l’affût des informations livrées par les réseaux sociaux, notamment des témoignages directs de la fusillade, qu’ils prennent évidemment le temps de vérifier avant de les reprendre.

« Malgré l’excitation de couvrir un événement majeur, nous n’avons jamais perdu de vue nos valeurs, se félicite David Boardman, qui dirige la rédaction du journal. Nous avions une variété d’angles, tous pertinents, et, en ligne, nous proposions différentes manières de lire l’événement. »

« L’article n’est plus figé »

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Ce fonctionnement en direct de l’information modifie bien sûr profondément le travail des rédactions. « L’article n’est plus figé, il évolue au rythme de l’info, dans un processus itératif, vivant, et qui impose des réflexes journalistiques forts », analysait Thibaud Vuitton, dont le travail comme chef d’édition au Monde.fr consiste précisément, pour partie, à gérer la hiérarchie des publications, dans un précédent billet publié sur RSLN.

D’autant que le nombre de sources disponibles est également chamboulé : l’information contenue dans un « urgent » de l’AFP – une alerte de quelques lignes envoyée à toutes les rédactions, jusqu’à présent véritable boussole de l’info – est parfois disponible depuis plus d’une heure en ligne, sur des réseaux sociaux ou des sites d’information étrangers, au moment où elle est relayée sur le fil de l’agence.

Le site d’information américain spécialisé dans l’actualité des stars TMZ annonçait ainsi la mort de Michael Jackson, quand l’AFP avait à peine diffusé l’annonce de son hospitalisation. « Nous disposons de 2 000 sources aujourd’hui, contre moins de 10 il y a cinq ans, confirme Laurent Guimier, qui a dirigé la rédaction d’Europe 1 de juin 2008 à mai 2010, avant de prendre la direction éditoriale des sites d’actualité du groupe Lagardère Active (lejdd.fr, parismatch. com, europe1.fr). Mais attention, cette dictature du live ne doit pas nous faire dévier de notre métier. »

Hervé Chabalier, le patron de l’agence Capa, met en garde, lui aussi, contre cette rapidité accrue : « Le pire est de vouloir lutter contre la vitesse du Net : répercuter pour être les premiers. L’essentiel de l’info, c’est son contenu. Or aujourd’hui on a le sentiment que ce qui compte, c’est d’être le premier à dire. »

« Le journaliste est un guide, il aide à trouver le signal dans le bruit »

journaliste-bruit

En réalité, les rédactions sont tout à fait conscientes que, sur la bataille du live, elles ne font pas jeu égal avec la foule des anonymes : « Aucune rédaction ne peut rivaliser avec les millions d’appareils photo numériques dans la nature, qui sont autant de témoins possibles d’un événement », diagnostique Éric Scherer, directeur de la stratégie de l’AFP et blogueur.

Christophe Ginisty, blogueur et patron de l’agence de communication Rumeur publique, renchérit : « Il est impossible pour les journalistes d’être plus rapides que l’information qui circule sur la Toile. Concurrencer les réseaux sociaux sur l’instant demanderait des effectifs pléthoriques pour une bataille perdue d’avance. »

Que reste-t-il alors aux médias professionnels ?
La confiance qu’ils inspirent et qui repose sur leur capacité à vérifier, recouper, analyser l’information. « Le journaliste est un guide, il aide à trouver le signal dans le bruit », redéfinit ainsi Éric Scherer, qui évoque le poids du « tampon AFP » apposé sur une information. Charles Beckett, directeur du centre de recherche POLIS sur le journalisme, à la London School of Economics, croit, lui aussi, en l’avenir des marques : « Elles sont fortes, ont une identité. Dans ce bruit ambiant, les gens ont besoin de marques dans lesquelles avoir confiance. »

« Chez Rue89, nous avons 2.434 signatures, journalistes inclus »

lina

Prenant acte de cette nouvelle donne, nombre de médias se sont adaptés pour réinventer leur relation avec leurs audiences, concevant ainsi des formes d’interactivité inédites. Nous avons déjà évoqué ici l’exemple de 20minutes.fr demandant  à ses lecteurs, au vu des statistiques de fréquentation du site, pourquoi un événément ne les intéressait pas. En 2009, outre-Manche, le scandale des notes de frais faramineuses des parlementaires donnait lieu, cette fois, à la première enquête participative associant les lecteurs du Guardian aux journalistes de la rédaction – voir la manière dont Eric Mettout, rédacteur en chef de Lexpress.fr, décryptait cette initiative.

La chaîne d’information en continu France 24 a, de son côté, créé un réseau de 5 000 correspondants amateurs à travers le monde, dont l’intervention dans le processus de fabrication de l’information est scénarisée via un site web et une émission, Les Observateurs. À tout moment, la chaîne peut les mobiliser s’ils sont les témoins d’un événement, voire enquêter à partir d’une information soumise par « ces millions d’yeux et d’oreilles », selon l’expression d’Hervé Chabalier – dans Libération, fin juin Christophe Ayad raconte ainsi l’histoire de Lina Al-Sharif, une jeune gazaouite née en 1988, blogueuse et participant au dispositif de France 24.

D’autres sont allés plus loin encore. Lancé en mai 2007 par d’anciennes plumes de Libération, le site d’information Rue89 va jusqu’à partager le moment le plus sacré de sa vie de rédaction avec ses lecteurs-internautes : 150 personnes participent, par tchat, à la conférence de rédaction hebdomadaire du site, où se dessine l’agenda de la semaine de l’équipe.

« Le lecteur est un corps vivant, il est contributeur, il réagit, il nous dit ce qu’il veut », témoigne Pierre Haski, président du directoire et cofondateur du pure player, qui se félicite de compter « 2 434 signatures, journalistes inclus » – lire l’intégralité de notre entretien avec lui. Partager l’agenda, d’accord. Pour autant, ne lui parlez pas de l’avènement d’un quelconque « journalisme citoyen » : « L’idée du “tous journalistes” est dépassée. Tout le monde ne se réveille pas le matin en se disant qu’il va être journaliste. Mais tout le monde a envie de s’exprimer. Contrairement au journaliste professionnel, le journaliste citoyen ne vérifie pas. Il témoigne, il raconte. Je ne crois pas au remplacement de l’un par l’autre. »

> Visuels :

CNN Breaking News, par dgmckelvey, licence CC

June 25: Twittertastic, par hazelmottram, licence CC

Signal:noise test-vid083, par pablosanz, licence CC

– Capture d’écran de la page d’accueil du blog de Lina Al-Sharif, sur le site Les Observateurs, de France 24.

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte I : une info désintermédiée

Pierre Haski : « Sur Rue89, nous publions une vingtaine d’articles par jour, il en faudrait cinquante… »

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