Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (3/3) share
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Enquête : l’info est-elle prête pour sa révolution ? (3/3)

30 juin 2010

Comment financer l’info en ligne ? Dernier acte de notre enquête.

À l’heure des médias en ligne, l’info est désintermédiée, et les articles participatifs voire itératifs. D’accord. Mais y-a-t’il un modèle économique sur lequel faire fonctionner l’écosystème de l’info numérique ? C’est la question qui anime le troisième volet de notre enquête.

Pour débuter, revenons une dernière fois au palmarès « web » du Pulitzer 2010. Le plus repéré, le plus commenté des articles primés est … un objet non identifié. Une enquête minutieuse de 100 000 signes (ou 13 000 mots, l’équivalent de quinze fois ce texte), publiée, le 30 août 2009, à la une du New York Times Magazine.

Quatre ans jour pour jour après le passage de l’ouragan Katrina sur les États-Unis, ce reportage racontait comment les soignants d’un centre médical de la Nouvelle-Orléans avaient décidé d’« euthanasier » certains de leurs patients pour en sauver d’autres.

Le journalisme de fondation ? Joli. « Mais ça ne marchera jamais … »

Au-delà de ses qualités purement journalistiques, l’article primé présentait une particularité : publié dans les colonnes du New York Times, passé sous l’oeil expert de ses éditeurs, validé par la direction de la rédaction du quotidien de référence américain, il ne lui a pourtant pas coûté un dollar. Alors que son coût estimé oscille entre 300 000 et 400 000 dollars.

C’est la fondation ProPublica, une organisation qui se décrit comme une « rédaction indépendante à but non lucratif » et abondée à hauteur de 10 millions de dollars chaque année par un mécène californien, Herbert Sandler, qui en a assuré le financement. À travers ProPublica, c’est donc un modèle atypique, et sans doute aussi un peu utopique, qui a été distingué par le jury du Pulitzer : celui d’un journalisme financé par des fondations et par conséquent débarrassé de toute logique de rentabilité.

Une piste parmi d’autres pour assurer un financement de l’information ? Peut-être. Mais ce modèle risque cependant de se heurter à un certain nombre de barrières – culturelles, économiques – si des éditeurs tentaient de le transposer de ce côté-ci de l’Atlantique, comme en avertit sur Slate.fr Frédéric Filloux consultant pour le compte du groupe scandinave de médias en ligne Schibsted et éditeur de la très respectée lettre d’information spécialisée Monday Note.

La piste du freemium …

Sans doute plus pragmatique, la réponse esquissée par plusieurs médias français au défi de la monétisation de l’information passe par une offre mélangeant une majorité de contenus gratuits et des informations de niche payantes : c’est le modèle « freemium ». Il récolte un large assentiment auprès des décideurs de médias que nous avons interrogé :

Francis Morel, directeur général du Figaro :

Lorsque nous avons créer des zones payantes sur LeFigaro.fr, « nous sommes partis de l’idée que l’information est une denrée qui coûte cher à produire, et que l’on ne peut continuer à la fournir gratuitement. »

Frédéric Filloux, consultant pour Schibsted :

« Il ne faut plus raisonner en terme de masse, mais de segmentation. Il faut savoir à qui on s’adresse et qui on veut conquérirQuelques titres pourront faire payer [l’accès à leurs contenus] une centaine de dollars ou d’euros par an. »

Jérôme Bureau, directeur de l’information de M6 :

« Il y a de la place pour les deux, à condition que le consommateur en retire un bénéfice. Il faut réfléchir à l’utilité de ce qu’on apporte, à la richesse du contenu, à la qualité des signatures. »

Erik Izraelewicz, le directeur de la rédaction de La Tribune :

« Alors qu’il y a encore peu on ne jurait que par le gratuit, on commence à aller de plus en plus vers le payant. Toute innovation est perçue comme une menace par les acteurs installés : Internet pour le papier, les réseaux sociaux pour les journalistes. Or, dans l’histoire, une innovation ne tue pas nécessairement les outils précédents. Voyez l’exemple de la radio dont on a dit, quand elle est arrivée, qu’elle allait tuer la presse écrite, idem pour la télé par rapport à la radio… »

Smartphones ou tablettes en appui ?

D’autant que de nouveaux outils, comme les smartphones ou les tablettes, pourraient également permettre d’« imaginer un modèle économique pour la presse », selon l’expression d’Alain Weill, président du groupe NextRadioTV. Du côté des téléphones, un complément de recettes publicitaires non négligeable peut certainement être envisagé : avec 8 millions de visites et 42 millions de pages vues au mois de mars 2009 (statistiques OJD, PDF), la version mobile du Monde.fr reçoit déjà l’équivalent de 20 % des visites effectuées sur la version classique du site.

Les tablettes, quant à elles, pourraient « remettre du paiement » dans la consommation des médias, soulignait Éric Scherer lors du colloque « Mobilité, ubiquité : qui fait l’info au temps des réseaux sociaux », organisé par Microsoft le 13 avril.

Bruno Patino, directeur de France Culture et auteur de Une presse sans Gutenberg (Grasset, 2005), s’engage sur la question de l’usage de l’information :

« Je ne sais pas quel sera le modèle économique [des tablettes] mais, à la place des éditeurs de presse, je tenterais sans doute ce modèle freemium. Plus généralement, pour l’information, le modèle économique n’est pas celui du contenu, mais de l’usage. Il ne s’agit pas de décréter : telle information vaut de l’argent, telle information n’en vaut pas, mais de reconnaître : tel usage de l’information peut être monétisé par le paiement, tel autre usage peut être monétisé par la publicité. »

La piste de la diversification et des partenariats

Enfin, une dernière source de revenus est à chercher dans la diversification, via, par exemple, le développement de nouvelles activités ou la mise en place de partenariats rémunérateurs. « Le groupe Washington Post dégage une rentabilité qui n’est pas due au journal, mais à son activité de formation », explique Patrick Le Floch, spécialiste de l’économie des médias écrits et directeur de l’Institut d’études politiques de Rennes.

De la même manière, le site Rue89 a inventé son propre modèle économique : « Accès gratuit, forte composante publicitaire, avec 55 % des recettes, et activités de web agency et de formation continue », détaille Pierre Haski – retrouvez son interview intégrale. Quant au pure player Slate.fr, qui repose sur un modèle de journalisme donnant la priorité à l’analyse et à la mise en perspective par rapport à l’actualité « chaude », il privilégie les partenariats avec des portails comme Orange ou MSN de Microsoft [éditeur de RSLN, ndlr] : échange de contenus contre visibilité maximale.

Ironie de l’histoire, les acteurs de l’information web ne font, sur ce point, qu’imiter la génération précédente.

Patrick Le Floch :

« Le groupe Amaury (L’Équipe, Le Parisien) a fondé une partie de sa stratégie sur le développement de sa filiale ASO, chargée de l’organisation d’épreuves sportives, comme le Tour de France et le Paris-Dakar. Le Télégramme de Brest fait de même avec des courses de voile. »

>> Récompenses qui commencent à tomber, adoption des bonnes recettes économiques inspirées des aînés : et si, finalement, les « nouveaux » médias n’étaient déjà plus des gamins ?
 

> Visuel :

Make money online, par beyondtherhetoric, licence CC

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte I : Quand l’info devient désintermédiée

Enquête, acte II : des articles itératifs et un journalisme participatif

– Tous nos articles sur les nouveaux médias

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