Entretien avec Divina Frau-Meigs : « L’école ne peut plus nier les écrans » (2/2) share
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Entretien avec Divina Frau-Meigs : « L'école ne peut plus nier les écrans » (2/2)

15 juin 2011

« Il faut faire son deuil : il n’est plus possible d’enseigner comme avant » : le constat dressé par Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, est sans appel.

Après être revenue, dans la première partie de notre entretien, sur les origines de l’écran et sur son impact dans nos sociétés, elle se penche sur l’éducation aux médias et au numérique pour montrer que l’école ne peut plus nier les écrans et la culture qui en découle.







RSLN : Dans votre livre, vous montrez que l’écran actuel permet d’isoler un espace virtuel dans notre espace matériel, en ouvrant une fenêtre sur le virtuel. Avec les écrans immersifs, l’écran « disparaît » et est remplacé par des lunettes ou des casques : la distinction entre virtuel et matériel risque-t-elle de devenir plus floue ?

Divina Frau-Meigs : C’est là où l’éducation est fondamentale. L’écran analogique et numérique nous laisse dans le monde réel et ouvre en effet, une petite fenêtre, une lucarne circonscrite. Dans l’écran immersif, l’individu est entouré par l’écran, la réalité est artificielle.

Mais je ne suis pas sure que les lunettes ou les casques globaux deviennent la norme : je pense qu’il y aura des objectifs ciblés, par exemple la simulation de résultats qui peuvent être dangereux ou dans le cadre de rééducation ou de formation pour des métiers extrêmes… mais de manière très spécifique à certaines utilisations. Nous avons un ancrage corporel qui va rendre difficile d’accepter d’évoluer dans ces univers de manière durable.

Est-ce que ce n’est pas avant tout une question de génération ? Il y a dix ans, il était par exemple impossible de prévoir les changements que les réseaux sociaux allaient apporter à la vie privée, en particulier auprès des jeunes.

C’est possible, je pense que les générations vont être de plus en plus sensibilisées à l’environnement réel : on a observé que la navigation sur les réseaux a pour effet secondaire une mobilisation physique plus grande, les individus descendent dans la rue, ils consomment plus de services qui les font voyager, sortir, manifester ou même renverser des gouvernements, de la Corée à l’Espagne en passant par les mondes arabes évidemment.

Si ces nouvelles générations utilisent les réalités virtuelles, ce sera, je pense, plus pour retrouver des bénéfices sur cet environnement réel. De la même manière qu’avec l’informatique : dans un premier temps, nous nous sommes perdus dans les réseaux, dans l’exploration, avant, dans un second temps, de nous remobiliser et d’entraîner des changements politiques et sociaux importants.

Quelle place reste-t-il pour la création et l’imagination dans une culture sans cesse plus immersive dans des éléments, non plus pensés mais visibles et pré-créés dans cette réalité virtuelle ?

La réalité virtuelle substitue l’imaginaire de certaines personnes et laisse le soin aux créateurs d’imaginer pour eux. Ce n’est pas nécessairement négatif, mais c’est vrai qu’il y a, dans l’image capturée par l’écran, un risque de stérilisation de la pensée et de la création autonome.

Heureusement le système est ouvert, le public pousse pour pouvoir créer, à l’image des réseaux sociaux ou des sites de partage de vidéos. Comme la force des usages effectifs va devenir de plus en plus en forte que celle de l’usage planifié, la tendance devrait se maintenir dans ce sens.

C’est pour cela qu’il faut éduquer à l’information, au sens de la donnée, du document, des métadonnées. J’essaie d’introduire l’idée d’une éducation aux médias enrichie, qui intégre l’informatique de computation – pas de programmation – pour comprendre le système de production numérique, le fonctionnement des interfaces, leurs faiblesses, leurs contraintes : en clair enseigner l’usage socialisé de l’informatique pour pouvoir avoir une prise dessus.

Justement en parlant d’éducation aux médias, l’école doit de plus en plus se battre pour l’attention et pour motiver ses élèves : que pensez-vous de cette compétition entre l’école et les écrans ?

Je travaille avec des orthophonistes qui m’ont expliqué qu’elles se rendaient compte que les jeunes avaient de plus en plus de difficulté à s’exprimer, à se concentrer et qu’elles ne pouvaient plus associer ces problèmes à des carences spécifiques. Elles ressentent le besoin de penser le « sujet » en son entier. Pour elles, il s’agit d’un phénomène global, touchant toutes les classes sociales, et qui passe par les nouvelles socialisations par l’écran.

Je pense qu’elles perçoivent là le potentiel disruptif de la culture de l’image : la culture de l’image a des contraintes très différentes de la culture alphabétique. Elle n’est pas dans l’attention, elle est dans la réactivité immédiate et dans la maîtrise de l’espace – la navigation -, alors que l’attention demande un conditionnement de l’individu, afin de se concentrer sur un objet et de l’inscrire dans la maîtrise du temps. C’est en complet décalage avec la culture de l’image, qui est inscrite dans l’action, et implique un engagement différent de l’attention.

Les enfants qui pratiquent beaucoup les écrans ont un apprentissage précoce de cette culture, de cette mobilité et de ce dynamisme, qui demande beaucoup d’attention mais avec des réponses immédiates : ils cliquent, changent de niveau, prennent des dizaines de décisions en quelques secondes. L’attention est détournée, elle est investie ailleurs que dans les apprentissages scolaires.

Et que fait l’école pour s’adapter à ces mutations ?

L’école doit incorporer cette forme d’intelligence visuelle, outre celle de la culture alphabétique, qui domine encore sans conteste dans les apprentissages élaborés pour la seconde révolution industrielle. L’école ne laisse pas rentrer l’écran, elle ne s’adapte pas, sa réponse est celle du ralentisseur social que sont toutes les institutions en général : bloquer l’Internet, demander aux élèves de déposer leurs portables…

L’école se protège sans essayer de trouver un équilibre alors que l’on pourrait voir émerger une intelligence nouvelle. Ces deux cultures ne sont pas en opposition, ce sont deux approches différentes d’un même objet et il faut s’en occuper rapidement, car la viabilité et la légitimité de la troisième révolution industrielle, basée sur la production et le traitement de l’information, en dépend.

Comment ces changements pourraient se transcrire concrètement à l’école ?

Certains cours ou certaines cultures s’en servent déjà, en utilisant des espaces de simulation, dans la classe ou en dehors, en biologie, en physique pour l’expérimentation. Certains outils comme les serious games sont déjà disponibles et ont un potentiel pour faire passer des idées et des enseignements par le ludique : c’est le panachage entre le réel et le virtuel qui doit pouvoir se faire, entre l’écriture et l’image, entre la réflexion et l’action.

Pour l’instant, les enseignants n’intègrent pas cette double culture dans la classe, et n’autorisent pas leurs élèves à s’en servir. Il faut pouvoir mettre les élèves devant l’écran mais les récupérer par la suite, une fois qu’ils sont motivés virtuellement, pour une phase de verbalisation, de compréhension et de mise à distance.

Pour l’instant, l’écran est utilisé en illustration seconde, à contre pied des pratiques des élèves. Il existe pourtant des exemples de réussite dans ce domaine, notamment avec les historiens qui font des sites collectifs magnifiques, mais cette culture n’est pas mise en valeur. Il faut faire son deuil : il n’est plus possible d’ enseigner comme avant. La société a besoin de nouvelles technologies d’apprentissage. Cela ne va pas se faire du jour au lendemain, mais il y a urgence en la demeure. Il faut tirer la sonnette d’alarme : l’école ne peut plus nier les écrans, pour son propre avenir.

> Pour aller plus loin :

> Photos : Olivier Roller

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