Entretien avec Divina Frau-Meigs : « L’écran n’est pas neutre » (1/2) share
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Entretien avec Divina Frau-Meigs : « L'écran n'est pas neutre » (1/2)

14 juin 2011

(photos : Olivier Roller)

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les écrans ont peu à peu envahi nos vies et nos sociétés, au point de devenir transparents : il suffirait de compter le nombre d’écrans qui nous entourent sans qu’on les remarque réellement pour s’en rendre compte. De l’écran fixe de la télévision aux écrans d’ordinateur, publicitaires ou mobiles des téléphones portables, ils sont omniprésents

Mais d’où viennent ces écrans ? Et comment façonnent-ils une nouvelle société ?

C’est cet arrêt sur images et ces interrogations sur l’impact de l’écran, « inoffensif en apparence » et tellement familier, que propose Divina Frau-Meigs, sociologue des médias et professeur à l’Université Paris Sorbonne nouvelle, dans son dernier livre « Penser la société de l’écran » publié aux éditions Les Fondamentaux de la Sorbonne nouvelle.

L’agenda de Divina Frau-Meigs est plutôt chargé, comme en témoigne ses interventions remarquées lors du e-G8 à propos de la société civile ou dans Place de la Toile de Xavier de la Porte sur France Culture, mais nous avons eu la chance de la rencontrer pour qu’elle nous parle de cette société de l’écran.

RSLN : Votre titre invite à « Penser la société de l’écran », ce qui, à l’oral, est presque comme une injonction : d’où vient-elle ?

Divina Frau-Meigs : C’est vrai qu’on peut le lire comme une interpellation parce que mon travail est un peu rétroactif. Je distingue en fait trois phases de l’écran : la première, et celle dont je parle le moins, considère l’écran « statique », l’écran de cinéma, qui ne fait qu’animer des images fixes. La seconde, sur laquelle je me concentre, est celle de l’écran « dynamique » contemporain, de télévision analogique et numérique, qui anime des images continues, avec une forme bien définie et sur le point de se modifier durablement.

Les Guignols ont raison de dire « bienvenue sur l’ancêtre d’Internet » mais ils devraient y ajouter « l’ancêtre de la télévision » car nous sommes dans une troisième phase de l’écran : l’ écran « immersif », de la réalité virtuelle où l’image est englobante. Ce type d’écran-prothèse commence à trouver sa place dans nos sociétés.

L’intention à l’origine de ce livre était de s’intéresser à la pensée de l’écran, c’est-à-dire à la manière dont les ingénieurs, dans les laboratoires de recherche puis les ingénieurs de la consommation, ont associé l’écran avec la pensée. L’écran est basé sur le fonctionnement de l’œil, puis quand il est informatisé, il devient associé au fonctionnement du cerveau. Je voulais mettre en avant cette relation très forte entre le cerveau et l’écran pour développer une approche cognitive, car pour moi l’écran est une prothèse du cerveau.

Dans votre livre, vous montrez que la télévision s’est réfugiée dans le foyer car elle n’a pas été acceptée au cinéma. L’écran de télévision s’est alors attaché à l’individu et non pas à la masse. Pourtant aujourd’hui, il nous permet de nous connecter à l’Internet et donc à cette même masse : ce n’est pas paradoxal ?

En fait, il nous connecte à une masse d’individus. C’est ça qui est paradoxal mais c’est également là que l’on voit l’influence de la société américaine et anglo-saxonne dans le développement de l’écran et dans sa mise en réseau. Le groupe n’est pas culturellement pensé de la même façon en Europe, en Asie ou aux Etats-Unis : en Europe, nous pouvons penser le groupe en tant qu’ensemble et isoler un individu dans la masse.

Dans la culture anglo-saxonne, le groupe n’est composé que d’entités côte à côte, le groupe n’a pas de sens indépendamment de ces identités. C’est ce que fait le réseau : ce n’est pas une communauté, c’est un rhizome. Il y a un lien socio-technique dans le réseau qui n’existe pas dans la communauté biologique, dans un village ou sur une place de marché.

Le fait de domestiquer l’écran, de l’inscrire dans les foyers, aide à construire des individus, ce qui promeut l’individualisme : dans la maison, les choix de programmation se sont progressivement diversifiés et, dans ce sens, l’écran pousse de plus en plus vers l’autonomie de l’individu par rapport au groupe.

C’est la logique des Lumières, soustraire l’individu à la masse, en finir avec le clientélisme, faire avancer la démocratie en donnant une autonomie à l’individu, qui peut penser, voter dans l’isoloir. D’où la création de l’écran, qui est ainsi une prothèse pour la pensée, car il lui donne du pouvoir : l’individu peut y construire ses images, y stocker ses histoires, construire son identité indépendamment de la pression de la communauté.

Et donc l’écran aurait une valeur démocratique. Ce n’est pas donner un peu trop d’importance à la technologie ?

La démocratie s’appuie sur la pensée et l’écran en est une des manifestations. Je me concentre sur le potentiel disruptif de l’écran, parce qu’il a une tendance à pousser la démocratie plus loin, vers le participatif : on le voit dans les usages, avec les jeux ou les réseaux sociaux où l’individu passe son temps à faire des choix, à classer, à voter en ligne, c’est une forme d’entraînement.

Le vote s’est banalisé et surtout il compte individuellement : nous n’adoptons pas un ensemble de règles, mais nous choisissons uniquement celle(s) qui nous intéresse(nt) : c’est la granularisation permise par les usages autour de l’écran, qui donne le sentiment que chaque individu exerce son choix – le degré zéro de la participation à ce stade de développement de la technologie.

Est-ce que l’écran et l’Internet ont tenu leurs promesses en termes de démocratisation ? De plus en plus de penseurs, à l’image d’Evgeny Morozov, pointent des difficultés à provoquer le changement dans des régimes forts, voire une tendance à renforcer les pouvoirs en place.

L’écran est construit sur un système institutionnel, politique et économique : dans son potentiel disruptif, il peut être démocratique mais comme toute technologie, il reproduit un cadre socio-technique de pensée. C’est pour cela que je parle de « cognition située » : l’écran n’est pas neutre, pas parce qu’en tant de technologie il n’est pas le même partout, mais parce que le système humain qui s’installe derrière lui reflète la culture et la vision politique des individus qui l’adoptent.

Dans l’utopie des ingénieurs des laboratoires américains des années 20-30, il y avait l’idée de donner plus de puissance à l’homme, sans vision politique particulière, mais très rapidement, une fois passée l’étape de récupération par l’armée – qui en garde encore partiellement le contrôle par la préservation de certaines longueurs d’onde et de bande passante – sa commercialisation s’est traduite par l’ouverture vers les masses et des perspectives de démocratisation nouvelles.

Des cultures, sans liberté d’expression, peuvent récupérer ces technologies et en modifier l’usage, pour servir leurs intérêts. C’est la différence fondamentale entre l’usage planifié et l’usage effectif : les usages planifiés ont vocation à être détournés par des usages effectifs, qui peuvent être bénéfiques, à l’image des printemps arabes, ou nuisibles car manipulés par des états autoritaires ou théocratiques.

On peut également prendre pour exemple la différence dans l’usage des données privées entre les Américains, qui sont dans une logique de propriété et donc commerciale, alors que pour les Européens, elles relèvent des droits de l’Homme et sont donc inaliénables : c’est intéressant car cela montre qu’il faut continuer à penser ce que l’on veut faire de l’écran et l’investir de principes.

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