Faut-il rompre avec la figure de l’entrepreneur de la Silicon Valley ? Entretien avec Erwan Kezzar (Simplon.co) share
back to to

Faut-il rompre avec la figure de l'entrepreneur de la Silicon Valley ? Entretien avec Erwan Kezzar (Simplon.co)

24 novembre 2015
L'entrepreneur doit-il forcément être un businessman ? Faut-il forcément effectuer des levées de fonds de plusieurs millions d'euros pour dire que sa start-up a "réussi" ? Voire, rêve ultime, devenir une licorne ? Faut-il à tous prix "ubériser", même si les conséquences que cela peut apporter ne sont pas toujours pensées ?

Cofondateur de Simplon.co, premier réseau de fabriques sociales du numérique, Erwan Kezzar défend avec ses associés une certaine vision du Web et de ce qu’il est possible d’en faire. Depuis sa création en 2013, Simplon contribue à engager une réflexion sur la place et le rôle de l’entrepreneur à l’heure du numérique. Au coeur de la démarche ? L’utilité sociale et la solidarité. Des valeurs qui, au-delà des discours, ne sont pas toujours en phase avec une certaine vision de l’entreprenariat principalement véhiculée par la Silicon Valley. RSLN est allé à sa rencontre.

Vous déclariez il y a quelque temps, dans l’émission Homo Numericus, que la figure de l’entrepreneur, qui est aujourd’hui largement valorisée, faisait du mal au numérique. Pourquoi ?

Erwan Kezzar : Plus qu’au numérique, je pense que cette figure peut en effet faire du mal aux personnes qui croient à certains imaginaires. Des imaginaires qui peuvent être très porteurs et donner de la motivation, ouvrir des perspectives, mais qui peuvent aussi faire prendre des risques inutilement ou encore inciter à rêver son projet plutôt que de réaliser le projet de ses rêves.

C’est-à-dire ?

Le numérique soulève beaucoup de rêves, d’imaginaires, d’aspirations, de mythes, notamment du fait de sa proximité et de son omniprésence dans nos vies. C’est quelque chose que l’on connaît, que l’on voit, mais qui est impalpable

Tout cela est un peu complexe à appréhender, surtout que la grande majorité d’entre nous ne connaissons le monde numérique que de l’extérieur, en tant que consommateur. Et de l’extérieur, « le numérique » c’est par exemple le succès de Facebook, et le rêve américain – ou devrais-je dire de la Silicon Valley – qu’il véhicule.

En quoi cette image de l’entrepreneur véhiculée par la Silicon Valley est-elle nuisible ?

Elle peut être nuisible car il ne faut pas oublier que, derrière les success stories, l’entreprenariat peut se révéler être dangereux. Notamment quand l’entrepreneur n’est pas solvable ou n’a pas les moyens d’investir. Je vois beaucoup de gens qui montent leur SARL, leur SAS, avant même d’avoir le moindre prototype. Alors que l’inverse serait plus logique… Pour entreprendre, il existe toute une méthodologie, tout un tas de choses à savoir et de compétences à avoir. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas démarrer une entreprise ou un projet plus facilement qu’avant, mais tout simplement qu’il faut quand même avoir un cadre pour le faire.

Ensuite, il y a également beaucoup de vendeurs de rêves qui vont dire : « Viens, on va te booster et en un mois tu vas devenir Mark Zuckerberg ». Je trouve que c’est dangereux, d’autant plus pour des profils qui ne sont pas solvables. Et là encore, il existe des méthodes pour entreprendre frugalement, avec peu de moyens. Prenez par exemple le statut d’auto-entrepreneur qui, bien que critiquable, peut se révéler pratique dans certains cas : on ne paie rien tant que l’on ne gagne rien. Il est ainsi possible de développer des petits prototypes, sans dépenser un seul euro, pour voir s’il y a des résultats et avant de prendre des risques.

hommes d'affaires arborant des chaussettes originales pour sortir du lot

Via Pexels CC0 License

Cette figure véhicule-t-elle également un imaginaire politique ?

Il y a des dangers d’ordre politiques et éthiques dans la façon dont l’entreprenariat numérique de la Silicon Valley se constitue. Il y a un ultra libéralisme latent dans les communautés de la Silicon Valley, ce qui est très intéressant en matière de lecture du monde.

Marc Andreessen, grand entrepreneur, investisseur et développeur, analyse le monde de façon ultra libérale, avec un angle de lecture strictement technologique et bien souvent guidé par la guerre économique. Il développe par exemple cette idée du « be the winner and the winner takes all ». Il faudrait être un prédateur et foncer. « Changer le monde » devient une valeur cardinale.

Et c’est un problème ?

Cela ne me dérange pas de changer le monde, au contraire ! Mais il faut d’abord se poser la question : vers quoi ?

L’entrepreneuriat est plus que jamais un moyen, un levier très puissant. Mais il est important de questionner la fin à travers l’éthique et la consultation collective.

Aujourd’hui se diffuse l’idée qu’à partir du moment où ça marche, où c’est nouveau, où c’est performant, où l’expérience utilisateur est là, où les consommateurs sont contents, c’est que c’est bon. C’est une belle histoire et une belle success story. Mais cela est bien plus compliqué…

Pourquoi ?

D’une part parce qu’aujourd’hui il est possible de se servir de ces leviers pour faire autre chose que générer des marges, rendre les utilisateurs heureux et lever des millions. Nous pouvons certainement faire des choses avec un plus fort impact social.

D’autre part, et même en faisant quelque chose à fort impact social, il faut questionner la façon dont cela s’inscrit dans la société, car il y a selon moi une différence entre impact social et utilité sociale. Et nous avons plutôt tendance à penser l’impact social que l’utilité… Nous pouvons très bien sauver des enfants qui meurent de faim en Afrique par le biais d’une structure qui est ultra esclavagiste, non démocratique, etc.

Je trouve ça dommage, qu’au nom d’idéaux qui sont au fond bienveillants, l’entreprenariat numérique se retrouve être l’un des principaux moteurs de cet innovisme galopant. Il faut distinguer ceux qui misent sur le « progrès » – aller vers du mieux, selon ce qui nous paraît être bon pour le monde actuel – et ceux qui misent sur la « progression » – allez plus loin, plus haut… -, que l’on prend souvent à tort pour du progrès.

Enfin, il ne faut également pas mettre de côté le fait que toute une partie de la population n’est pas intéressée par ces nouveaux services que beaucoup encensent. Nous oublions souvent que ce n’est pas toute la réalité. Or, quand nous sommes dans l’écosystème du numérique, nous avons tendance à oublier les sujets qui paraissent un peu plus ennuyeux, mais qui sont la réalité.

Paul Duan [français de 23 ans résidant dans la Silicon Valley, fondateur de Bayes Impact, une société californienne qui, d’après Forbes, « fournit des solutions technologiques pour améliorer les services sociaux essentiels dans le monde entier », NDLR] dit que, dans la Silicon Valley, il a découvert l’arrogance, l’arrogance technologique. Le côté solutionniste, pour qui tout problème aurait une solution technologique. Mais il faut aussi tenir compte de ce qu’il se passe sur le terrain.

La démarche promue par Simplon est-elle une tentative de créer une autre figure de l’entrepreneur ?

C’est ce que nous espérons ! Nous essayons de pousser la figure de l’entrepreneur frugal, numérique, social et solidaire. Un entrepreneur impactant, utile socialement, et surtout ingénieux pour résoudre des problèmes, tester des choses et si ça fonctionne, investir.

Être entrepreneur, c’est non seulement avoir un objet qui tend à changer le monde, mais changer le monde dans une direction que nous estimons être la bonne. Et je pense que cela passe par la co-construction avec les gens. Simplon souhaite démocratiser ces réflexions et inciter à nouveau à se questionner sur le fond.

Vous êtes donc plutôt optimiste ?

Ce qui m’effraye, c’est le déterminisme et le fatalisme. La technologie sera ce que l’on en fait. Dans dix ans, le transhumanisme aura peut-être été régulé parce qu’il y aura eu des horreurs. Peut être que des événements nous ferons prendre conscience qu’il faut arrêter tout de suite le développement de telle ou telle technologie.

Il ne faut pas se résigner face aux directions qui sont prises : c’est à nous d’écrire l’histoire de la technologie et des évolutions technologiques. Pourquoi, d’ailleurs, ne pas monter une école française de l’analyse des technologies ? Ce serait un bon début !

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email