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« Il faut adapter l’exception culturelle française aux réalités de notre monde numérique »

9 octobre 2015

Qu’est-ce que le numérique change à la notion d’exception culturelle française ? Le web remet-il en question les dispositifs de soutien et d’aide à la création mis en place par le ministère de la Culture ? Si oui, comment les faire évoluer pour qu’ils gardent leur pertinence ?

Ecrivain et éditeur scientifique français, Alexandre Moatti a été secrétaire général du comité de pilotage de la Bibliothèque numérique européenne (Europeana) avant de concevoir et de diriger la publication de sites Internet gouvernementaux de culture scientifique. Il vient de publier Au pays de Numérix (PUF), dans lequel il aborde frontalement toutes ces questions relatives au rapport entre exception culturelle et numérique. A l’occasion de la troisième rencontre Aux sources du numérique co-organisée par Renaissance Numérique et Le Tank, RSLN l’a interrogé. 

 

L’exception culturelle française est-elle soluble dans les sujets numériques ?

Étant à l’origine de la notion d’exception culturelle il y a 25 ans, la France a toujours été en pointe sur le sujet, quitte à parfois être un peu seule. Mais sur les sujets numériques, on remarque qu’elle reste très en retrait.

Cela est dû en particulier à une chose : le schéma de diffusion de la connaissance, profondément transformé par Internet et le numérique, fait partie intégrante de la notion de culture, tout en restant à l’écart de cette notion d’exception culturelle, trustée par les « industries culturelles ».

C’est pour cela que je parle de « Numérix » : la France est un peu une sorte d’Astérix dans son village d’irréductibles Gaulois qui, en matière culturelle notamment, luttent pour ne pas se laisser submerger par le numérique en s’accrochant à une notion qui commence à dater.

 

En sommes-nous véritablement là ?

Cette catalepsie de la réflexion est particulièrement marquante chez les pouvoirs publics, ce que j’ai pu observer de l’intérieur. Je ne vois pas d’exemple d’autres pays qui aient un discours si réfractaire face à cette situation.

J’ai utilisé le terme « numérisque » pour évoquer la façon de voir le numérique uniquement sous ses aspects dangereux, présentés sous l’angle d’un certain anti-américanisme par d’importants groupes d’industries culturelles (les « majors ») qui pourtant bénéficient depuis 20 ans de la mondialisation marchande.

Il ne s’agit pas d’être dans un angélisme du tout-numérique, mais de pouvoir exercer son propre discernement face à la fois aux risques du numérique (comme ceux que l’affaire Snowden a dévoilés, sans doute de portée bien plus grande que le piratage) et à ses avantages (comme la diffusion numérique de la connaissance).

Concrètement, quels sont les principaux échecs de mise en place d’une meilleure diffusion de la connaissance sur Internet ?

Dans mon ouvrage, j’aborde le cas de la Bibliothèque numérique européenne. Le projet, baptisé Europeana, est devenu confidentiel (il est peu connu des internautes) et a failli être liquidé l’année dernière, bien qu’il ait été très fortement porté politiquement en 2005.

En cause ? Un certain nombre d’erreurs, comme en avoir fait un simple portail qui renvoie vers d’autres bibliothèques, ou ne pas s’être concentré sur les livres  : le projet s’est dispersé vers une médiathèque qui mêle tous types de documents (textes, images, manuscrits, souvenirs mémoriels, etc.). Une sorte de « médiathèque bling-bling », avec beaucoup de fioritures. En parallèle, des outils de type Gallica sont beaucoup plus spécialisés et efficaces, véritables outils de travail pour les chercheurs ou le grand public.

On peut également citer le projet Quaero (« je cherche », en latin), qui était censé devenir un moteur de recherche européen, mais qui a été clos en 2013 sans avoir jamais véritablement démarré. Europeana comme Quaero étaient pourtant cités dans les vœux présidentiels de début 2006 – ce qui n’est pas rien et montre l’importance stratégique qu’y accordaient les pouvoirs publics et politiques.

En construisant des projets top down sans considérer les initiatives existantes, on a finalement réduit ces ambitions à de simples projets de recherche comme il en existe des centaines à l’échelle européenne, outils de concertation d’une communauté professionnelle sans réel impact sur le grand public.

C’est un exemple de plus où la France avait une longueur d’avance en la matière, qu’elle n’a pas su maintenir.

A vous écouter, on dirait qu’il en est déjà fini de l’exception culturelle française…

Il faut adapter cette notion aux réalités de notre monde numérique. Ce que je propose, c’est d’inverser le sens de cette exception culturelle et d’en faire une notion qui profite à la diffusion de la connaissance sur Internet, plutôt que d’en faire une défense des intérêts économiques de « l’industrie culturelle ».

Cette filière est certes importante, et il ne s’agit pas de remettre en cause les droits d’auteur (je suis moi-même auteur !) ou les droits associés, mais je constate, avec d’autres, que la notion d’« exception culturelle » a été captée par les majors du cinéma et de la musique, pour des intérêts qui sont fort éloignés de la notion de diffusion de la connaissance.

Inverser le sens de l’exception culturelle, c’est donc revenir à la notion de culture-connaissance (« culture générale ») et à sa diffusion par internet ; c’est aussi l’orienter prioritairement vers l’internaute et ses besoins (en matière de connaissance), alors qu’actuellement elle profite principalement à une forme de « lobby » de l’industrie culturelle.

 


 

Comment l’adapter dans ce cas ?

Une notion qui me semble intéressante à ce sujet est celle de souveraineté numérique, qu’utilise Pierre Bellanger. Elle peut trouver à s’appliquer dans le domaine culturel, à propos des politiques publiques concernant les données patrimoniales, les images et livres, l’iconographie des institutions publiques ou encore leurs archives.

En France, nous sommes en retard par exemple sur ce qui est le droit de panorama, à savoir la possibilité de photographier des œuvres qui sont dans l’espace public, en extérieur, de manière permanente. En Allemagne, ce droit existe et les ouvrages d’art ou sculptures permanentes peuvent être photographiés librement. Il en est de même des portraits publics de personnalités officielles (ministres, etc.) qui, par exemple aux États-Unis, sont mis en ligne en libre diffusion. C’est loin d’être le cas en France ! A titre d’exemple, la page « de Gaulle » sur Wikipédia est illustrée par une photo américaine et une photo allemande, ce qui ne manque pas de sel d’un point de vue historique…

On pourrait également appliquer cette souveraineté numérique aux émissions culturelles de Radio-France : ainsi, les podcasts de ces émissions, les archives télévisuelles de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), voire certains documentaires actuels des chaînes publiques pourraient être regroupés dans un portail public (de type Gallica pour les livres), à accès  gratuit et sans limitation de durée. Ce d’autant que ces contenus ont déjà été payés à l’origine sur fonds publics par le contribuable (contribution à l’audiovisuel public, ou redevance), voire une deuxième fois (numérisation des archives audiovisuelles par le Grand Emprunt). C’est à cette réflexion sur un État véritablement acteur de ses données culturelles que j’appelle.

 

* Alexandre Moatti, Au pays de Numérix, PUF, 2015

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