Faut-il couper Internet au travail ?

22 janvier 2010

C’est un colloque aux formes un peu particulières auquel nous avons assisté, vendredi, à l’université Paris Dauphine. L’Isoc France avait décidé de débattre de l’utilisation d’Internet sur le lieu de travail, et notamment en terme de vie privée / vie publique, en organisant le vrai-faux comité d’entreprise d’une société fictive, baptisée "Privacy Inc".

Le scénario de départ était très simple : confronté à une baisse de productivité, qu’elle attribue à une utilisation déraisonnable d’Internet, l’entreprise s’est très sérieusement posée la question de couper l’accès à Internet de ses salariés. Voici quelques uns des échanges qui s’y sont déroulés.

Premier point à l’ordre du jour : Internet fait-il prendre le bouillon à la productivité des salariés ?

« Nous avons constaté une corrélation entre le taux d’appels entrants non répondus, et la consommation de bande passante, notamment le matin, entre 9h30 et 10h » : directeur des systèmes d’informations de Privacy Inc pour un jour (et DSI également dans la vraie vie), Yves Miezan Ezo a des chiffres, et veut agir. Sa recommandation est simple : il conviendrait, selon lui, d’aménager un certain nombre de plages horaires, pendant lesquelles les salariés peuvent consulter leur messagerie et certains sites extérieurs.

Dominique Cardon (consultant auprès de la direction du groupe pour l’occasion, et sociologue au sein du Orange Lab en civil) prend tout de suite un peu de hauteur : le lieu de travail est souvent loin d’être unique, souligne-t-il. Il cite l’étude de l’un de ses collègues, Alexandre Mallard, qui a établit que seuls 52 % des salariés, en France, ne travaillent que d’un lieu unique. Les autres se partagent entre travail en mobilité permanente, travail depuis leur domicile, … .

Mais, couper Internet, ce serait aussi risquer de perdre des marchés !, s’insurge le service marketing de l’entreprise. Evidemment, l’argument fait mouche auprès de la présidente de Privacy Inc, Odile Ambry.

Faut-il alors mettre en place des systèmes à double vitesse, où certains services seraient clairment autorisés à bénéficier d’un web "sans limite" ? Yves Mizean Ezo, le DSI, n’a pas vraiment l’air enthousiaste : « Au nom de quoi une caste, celle des salariés des services du marketing et de la communication, aurait le droit d’utiliser Facebook pour leur travail, et d’autres non ? »

Second point à l’ordre du jour : et si on interdisait les smartphones en entreprise ?

N’en jetez plus, la coupe est pleine : les smartphones personnels, quand ils sont utilisés dans l’entreprise, font chuter la productivité, ils posent un gros problème de sécurité. Sans parler des risques en terme de santé et d’exposition aux ondes. Privacy Inc va-t-il décider de les bannir à tout jamais ?

Le représentant du personnel, Jean-Paul Bouchet, secrétaire général de la CFDT cadre, s’insurge (un peu) : l’un des problèmes, ce serait plutôt la tentation de l’employeur de joindre ses salariés à longueur de temps, notamment sur des téléphones pro. « Vous ne pouvez pas interdire à vos salariés d’être appelant ou appelés sur leurs téléphones personnels, et exiger d’eux la possibilité de pouvoir les joindre à tout moment. C’est aussi de droit à la déconnexion », qu’il est ici question, souligne-t-il.

Scoop ! Il y a, autout de la table, un accord entre patrons et syndicalistes : deux des patrons du jour, le directeur des ressources humaines et le directeur des systèmes d’information, abondent. « J’ai le devoir de déconnecter à un moment, même si mon employeur m’a donné un Blackberry ! », assure Yves Mizean Ezo, le DSI, rejoint par Christian Guet, DRH chez Lagardère, et qui occupe le même poste aujourd’hui.

Très bien, mais si, malgré tout, le salarié refuse le smartphone que son employeur souhaite qu’il utilise ? « Si c’est en lien direct avec la réalisation de la mission définie dans le contrat de travail, on va avoir un problème », lâche Christian Guet, avec sa casquette de DRH.

Troisième point à l’ordre du jour : à qui appartiennent les réseaux internes ?

« Notre intranet a été créé à des fins professionnelles, dans lequel il n’y a pas de place pour des échanges non cadrés. Il n’y aura pas de trolls sur notre Intranet » : Stéphane Distinguin, de FaberNovel a, pour l’après-midi, endossé les habits du boss de Privacy Inc. Les syndicats pourraient avoir un peu de mal à digérer le discours de leur patron : ils revendiquent un espace dédié sur l’intranet.

Evidemment, ça n’a pas manqué. « L’outil de l’Intranet peut nous permettre de rentrer en contact avec l’ensemble des salariés », plaide l’un des représentants syndicalistes du jour, Eric Peres (secrétaire général de FO-cadres, dans le civil), qui a emmené avec lui un expert, Alain Garnier (à la tête de Jamespot dans la vraie vie).

Les échanges parlent bande passante, profils utilisateurs, sans vraiment permettre de dégager un point d’accord. « Bon, au final, je vais tomber le masque : je suis plutôt d’accord avec les syndicalistes … », finit par conclure Stéphane Distinguin, abandonnant quelques secondes ses habits de grand patron.

Quatrième point à l’ordre du jour : jusqu’où est-il possible de suivre les salariés à la trace ?

Et si Privacy Inc se dotait d’un dispositif biométrique, qui permettrait notamment de gérer l’accès aux locaux de l’entreprise ? C’est le dernier débat de la journée.

Plus de comité d’entreprise sans manifestation de salariés en colère ! Des employés (à savoir les membres de l’Isoc France …) décident de s’imposer de manière directe dans le débat : « Non au flicage biométrique ! », réclament-ils, squattant les micros.

« Mais nous n’avons aucune volonté de devenir Big Brother, nous souhaitons simplement pouvoir géolocaliser une partie de notre force commerciale », se défend le patron de Privacy Inc.

Un représentant de la Commission nationale informatique et libertés, qui a rejoint les débats, précise un peu les enjeux : « Quand la CNIL examine un système, elle se base sur trois points : la transparence du dispositif, le respect de l’obligation de déclaration, et celle de la proportionnalité ». En l’occurence, « la CNIL est généralement plutôt défavorable à la constitution de dispositifs biométriques, telles que les empreintes digitales, si elle donne lieu à la constitution d’une base de données. »

Et alors, au final ?

Jugé à l’aune du nombre de décisions arrêtées, le comité d’entreprise de Privacy Inc aurait de quoi inquiéter : au final, aucune décision n’a réellemment été prise. Mais, soyons très clair, ce n’est pas pour cela que nous étions venus. Au final, la scénarisation des débats autour de cette formule permet de renouveler quelque peu la très éculée formule du débat. Et rien que pour cela, cette journée de l’Isoc est un beau succès.

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