FouleFactory : ces entrepreneurs veulent franciser le crowdsourcing (et vous faire gagner de l’argent) share
back to to

FouleFactory : ces entrepreneurs veulent franciser le crowdsourcing (et vous faire gagner de l'argent)

4 septembre 2014
Saviez-vous que « crowdsourceur », c'est aussi un métier ? La division des tâches via Internet rend possible la création de grandes œuvres collectives comme Wikipédia, mais permet aussi de mutualiser la fabrication de services marchands. S’il ne s’agit pas encore de votre prochain job à plein temps, vous pourriez bientôt en tirer de substantiels revenus complémentaires… et ainsi arrondir vos fins de mois. En France, ce vent nouveau arrive grâce à Daniel Benoilid, son application ludique et un service innovant : FouleFactory. Pour démarrer, pas besoin de CV… il nous explique la marche à suivre. Et esquisse au passage les contours d'une tendance qui pourrait transformer radicalement notre conception du travail. 

RSLN : Sur FouleFactory vous mettez en relation des micro-travailleurs avec des entreprises proposant des tâches que l’on peut réaliser en ligne. A quel(s) besoin(s) est-ce que cela répond ?

Daniel Benoilid : Notre proposition de valeur est double. La première, c’est de rendre accessible à tout le monde l’externalisation du travail : en trois clics, il est possible de mobiliser à la demande des contributeurs que l’on va payer à l’acte. Une PME qui n’a pas les moyens de faire appel à une société de services pour faire de l’outsourcing (pour externalisation) ou d’automatiser elle-même un système pourra donc faire appel à FouleFactory.

La deuxième proposition tourne autour de l’homme et la machine. Pour beaucoup d’innovations aujourd’hui, on a besoin de l’Homme pour réaliser ce que l’on appelle le premier et dernier kilomètre. Par exemple, pour faire démarrer un algorithme qui fait de la reconnaissance faciale, on a besoin d’un million de contributions humaines : c’est ce que l’on appelle le premier kilomètre. Mais même une fois que la machine est lancée, elle ne peut réussir 100% des tâches qu’on lui confie. L’humain intervient alors en fall-back. C’est le cas par exemple de l’analyse des sentiments (le fait de classer des commentaires sur le web ou les réseaux sociaux, en fonction de la tonalité du message : positif, neutre ou négatif). Il existe des machines qui parviennent à classer correctement 60% à 80% du flux, mais le reste ne peut être fait que par l’Homme. Pour ces missions, il fallait une solution où l’on pouvait mobiliser à la demande un grand nombre de personnes, car c’est vraiment un travail à la tâche. Il fallait trouver une mise à l’échelle optimale sur ces petites tâches, tout en gardant une maîtrise des coûts et en allant très vite.

Cette logique correspond aux PME et startupers qui ont besoin de flexibilité pour toutes les tâches qui ne sont pas automatisables, ou qui coûteraient plus cher à automatiser qu’à faire à la main, mais également aux plus grandes sociétés (même CAC 40) qui ont des besoins saisonniers ou ponctuels (dans le cadre de la seconde proposition de valeur).

Quels types de tâches peuvent être ainsi externalisées à la foule ? Et pour développer quels types de services ? Comment avez-vous pensé la division des tâches ?

Daniel Benoilid : Les tâches sont extrêmement variées. Elles vont de la recherche web (aussi appelée « web scraping »), où il s‘agit par exemple de trouver des numéros de téléphone sur le web, à la veille concurrentielle. En passant par de la complétion de base de données, mais aussi tout ce qu’une machine ne peut pas faire : classification d’images, reconnaissance d’écriture manuscrite…

Par exemple, le gérant d’un site e.commerce est venu nous voir avec 600 références sur chacun de ses dix concurrents, soit 6000 points à contrôler. S’il avait dû faire ce travail de web scraping lui-même, il en aurait eu pour quelques dizaines de milliers d’euros. Mais comme il ne s’agit que de mettre à jour de larges bases de données, il lui a suffi de déposer son fichier Excel sur FouleFactory, et chacun des contributeurs intéressés a pu vérifier 2, 3 (ou plus) contacts pour compléter le fichier. Récemment, j’ai demandé à la foule de m’aider à compiler les contacts des 200 junior entreprises dont j’avais besoin pour travailler. Seul cela m’aurait pris trois jours. Là, cela s’est réglé en 20 minutes…

Autre exemple récent : un grand bailleur a réalisé un questionnaire de satisfaction auprès de ses locataires (6 000 questionnaires papiers), qui comptait quelques questions ouvertes. Le prestataire qui devait lui faire la reconnaissance de caractères automatisée (OCR) ne pouvait retranscrire de cette façon que les questions fermées, et lui a annoncé que la retranscription manuelle des réponses aux questions ouvertes lui reviendrait à 1 euro les 30 mots. Avec FouleFactory, il suffit de mettre tous les scans des questionnaires sur la plateforme pour que la foule fasse le travail.

On propose aussi de la catégorisation d’items pour les sites de commerce. C’est d’ailleurs comme ça que m’est venue l’idée de Foule Factory : en 2009, lors d’une mission dans le cabinet de conseil en stratégie dans lequel je travaillais, notre client souhaitait agréger les données marchandes de plusieurs dizaines de e-distributeurs, et je me suis rendu compte que chaque commerçant utilisait une typologie différente pour ses produits, avec des catégories propres pour chaque vêtement (le même modèle pouvait s’appeler « T-shirt » dans une enseigne, et « top » dans une autre…). Si on veut pouvoir comparer les articles pour que le prospect trouve facilement les produits, il y en a toujours 30% qui sont difficiles à classer. C’est là qu’il est utile de pouvoir faire appel à un grand nombre de personnes.

Finalement, la seule limite est l’imagination de nos clients. Il faut concevoir l’idée assez révolutionnaire – et notamment pour la France – que l’on a à sa disposition 10 000 stagiaires qui peuvent être mobilisables à la demande, travailler tous en même temps et que l’on paie à la tâche…

Justement, que pensez-vous des discours qui alertent sur le vide juridique autour de cette forme de travail, quand on sait que ceux qui en vivent ne disposent pas de la protection sociale par exemple ? Joël de Rosnay parle de « proNétariat« …

J’ai lu le livre de Joël de Rosnay. J’ai cette sensibilité sociale et dans mon offre je me différencie des plateformes initiatrices de ce modèle, à l’instar d’Amazon Mechanical Turk (AMT).

Fondamentalement, je crois qu’AMT a créé ce service pour ses propres besoins : ils avaient énormément d’articles à catégoriser sur leur place de marché, mais pas les ressources internes nécessaires. Or une mauvaise classification signifie que l’utilisateur final ne peut pas trouver les produits. Et si l’article n’est pas trouvé, il ne peut pas être vendu… Amazon a donc eu cette idée géniale d’externaliser le travail à la foule pour catégoriser, et s’assurer par exemple qu’un appareil photo est bien vendu comme un appareil photo. Mais leur plateforme n’a pas été développée dans le but d’être ouverte, et victime de son succès, elle a laissé une sorte de capitalisme sans règles s’opérer à l’échelle mondiale. Amazon s’est laissé piéger, et freine aujourd’hui des deux pieds en voyant que sa réputation est clairement en jeu dans la manière dont les choses tournent aujourd’hui. C’est pour ça qu’ils n’ont pas sorti AMT en France : ils savent qu’ils n’ont pas mis les protections nécessaires.

De notre côté nous proposons un outil tout aussi efficace, qui offre de l’élasticité, de la demande, des hommes. Mais nous avons pensé le « crowd » (foule, ndlr) au sens simple et vrai du terme. Est-ce qu’il y a besoin d’offrir des coûts si faibles ? Je ne crois pas. Le coût à la tâche est une notion déjà suffisamment révolutionnaire pour ne pas avoir besoin d’être déraisonnable. Certes, on est une place de marché, mais on dit clairement à nos clients qu’on calcule tous les prix sur une base de 10 à 15 euros de l’heure. On se différencie donc par le prix, et on est en adéquation avec ce que l’on fait en France en matière « d’outsourcing à faible valeur ajoutée ». On arrive pratiquement au niveau de rémunération que les entreprises accordent à leurs stagiaires, et on ne peut et veut pas faire moins.

Surtout, l’aspect le plus innovant et important de notre offre, c’est que nos contributeurs n’envisagent pas cette place de marché comme une source de revenu principale, mais puissent s’en faire un revenu complémentaire. L’idée c’est qu’à la place de jouer à CandyCrush dans le métro, on passe du temps sur FouleFactory : c’est ludique, on a des tâches qui apparaissent, on a un système de points sous forme de « rating », de « badges », et on choisit ce sur quoi on veut contribuer. Du coup, notre stratégie est de limiter les gains annuels : un contributeur chez nous pourra gagner un maximum de 3000 euros annuels (soit 250 euros par mois). Au-delà, le commanditaire ne paiera pas. On peut comparer cela aux volontaires rémunérés pour répondre aux enquêtes de satisfaction (des panels).

Parlons de la validation des contributions : comment assurez-vous le contrôle de la qualité ? 

On a plusieurs leviers, le premier étant le « rating » – un pourcentage de bonnes réponses associé à chaque contributeur. A chaque fois que vous contribuez, vous recevez +1 ou -1, une note mise par le client. En amont du projet, celui-ci peut demander « je veux que des contributeurs qui ont plus de 90% de bonnes réponses ». Il peut aussi demander à ce que chaque tâche soit effectuée par plusieurs personnes, afin de pouvoir les valider à l’unanimité ou à la majorité. Le troisième levier, c’est un système de qualification ou d’expertise par des badges : l’attribution d’un niveau pour chaque compétence utile sur le site, après avoir répondu à un rapide questionnaire. Ce petits tests sont adressés au contributeur, sous la forme de 3 questions qui permettent de mesurer son niveau de maîtrise avant de lui ouvrir l’accès d’un projet. Enfin, le dernier niveau de contrôle qualité est assuré par nous-mêmes : sur demande du client, on peut traiter entre 1 et 10% du flux en interne pour comparer la qualité de ce que font les contributeurs avec ce que nous pouvons faire nous-mêmes. Et ces 5 différents leviers fonctionnent : on n’a eu aucun client qui est revenu pour nous dire que plus de 3 à 5% de leurs tâches étaient mal traitées.

Du coup, quels seraient aujourd’hui vos concurrents directs ?

A ma connaissance, il n’y a pas en France d’autre plateforme sur laquelle un si grand nombre de personnes peuvent travailler en même temps sur un même projet. MicroTravail.com n’est pas un concurrent : il ne fait que de la tâche externe (achat de likes et de clics). De même, Clic and Walk, qui convie la foule à se déplacer pour compter les stocks d’une enseigne dans chacun de ses magasins, n’est vraiment pas sur notre créneau. En fait, en France on est vraiment les premiers. Je ne sais pas si on tient quelque chose de rentable, mais ce qui est sûr, c’est qu’on est sur une tendance extrêmement forte : soit pour l’aspect « gaming » côté contributeurs, soit pour la flexibilité et la rapidité (quasi temps réel) côté client.

Mais au fait, qui est derrière FouleFactory ?

Nous sommes deux cofondateurs. Il y a Mickaël, qui n’a jamais été salarié de sa vie : il est développeur en freelance. Il pétille d’envie d’innover et a déjà créé deux startup dont une a été revendue. C’est un expert en techno Microsoft, qui a notamment travaillé pour SFR. Quant à moi, je suis ingénieur télécom. J’ai fait à Polytechnique un DEA de mathématiques financières, puis j’ai travaillé comme trader. Un métier qui ne me convenait pas, car un trader ne va jamais dans le même sens que ses clients… pour ma part, j’avais plutôt envie de travailler sur des projets où tout le monde gagne. Je suis donc parti dans le conseil après un diplôme en management stratégique à HEC, puis j’ai travaillé pour Accenture et Opéra de McKinsey, qui avait une spécialité « Big data analytics ». C’est ainsi que j’ai eu vent en 2009 d’Amazon Mechanical Turk, et ça ne m’a jamais lâché… contrairement à certains, je n’innove pas pour le plaisir d’innover : je suis porté par ce projet précis.

Vous avez fait partie de la 4ème promotion de l’accélérateur Microsoft Ventures à Paris… 

Très franchement, c’était une expérience géniale. Je recommande à tout le monde de se faire « incuber ». On était encore un peu « tendres », et il nous aurait fallu quelques mois de plus pour bien profiter de tous les contacts qu’on s’est faits là bas. Mais pour nous, cela a clairement été le clic qui nous a fait passer de 0 à 1, qui nous a complètement professionnalisés. La plupart des startups sont innovantes, et il y a plein de choses qui se passent là-bas, des événements presque quotidiennement. Surtout, l’équipe est incroyable, tant dans les domaines de compétences de chacun que sur le plan humain. Ils nous ont fait comprendre qu’on ne doit qu’à nous, à notre mérite d’avoir réussi. Après tout, il y a beaucoup de startups qui échouent avant de sortir leur produit, et on ne fait pas de d’autosatisfaction, mais… voilà, notre produit est sorti.

Le mot de la fin ? Vous considérerez avoir réussi quand…

…quand le marché sera évangélisé ! C’est notre grosse priorité. On ne fait pas forcément ce service pour gagner de l’argent, on veut surtout montrer qu’on peut changer quelque chose. On aura réussi quand un entrepreneur qui a un projet irréalisable à lui seul pensera à nous en disant : « je vais le faire fouler » !

Chaque semaine,
recevez les immanquables
par email