Frédéric Martel : « L’info d’aujourd’hui, c’est très déstabilisant, mais aussi plus jouissif » share
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Frédéric Martel : « L'info d'aujourd'hui, c'est très déstabilisant, mais aussi plus jouissif »

5 juillet 2010

Acteur, mais aussi penseur de la révolution de l’info à l’heure numérique. Frédéric Martel, vient de publier Mainstream (Flammarion, mars 2010). Présentateur radio (Masse Critique, sur France Culture), enseignant à HEC et à Sciences-Po Paris, rédacteur en chef de nonfiction.fr, chercheur associé à l’INA, il est l’un des intellectuels du "monde ancien" qui se montre le plus positif sur les promesses de l’info numérique. « Nous avançons a tâtons dans un monde inconnu. C’est très déstabilisant. Mais c’est aussi plus jouissif », nous explique-t-il.


RSLNmag.fr : Quel tableau dressez-vous des mutations de l’information à l’heure du numérique ?

Frédéric Martel : Je ferais l’hypothèse que nous sommes au début d’une longue série d’innovations, au début même d’une rupture de civilisation. La contextualisation de Google, la création de contenu par les usagers, le partage de l’information,Wikipedia , les réseaux sociaux… tout cela dessine un nouveau monde dans lequel on voit s’écrouler des pans de murs du monde ancien, sans pour autant savoir ce qui restera debout et ce que sera l’avenir. Nous sommes affolés par cet avenir devenu indéchiffrable, par la vitesse de ces évolutions. Mais c’est aussi très fascinant.

RSLNmag.fr : Là, les pays émergents semblent bien armés ?

C’est ce qui me marque le plus : l’émergence de ces pays avec leurs cultures et leurs médias, que nous n’avions pas suffisamment vu et qui a lieu précisément au moment du bouleversement numérique. Dans ces pays, nous sommes face à des dirigeants formidablement ouverts à Internet, qui voient ces évolutions comme des opportunités, alors qu’en Europe, on parle de menaces. C’est très caractéristique. Riyad, Rio, Séoul, Mumbai… se rendent compte de l’opportunité que cette double émergence ouvre pour eux et qui leur permet de rattraper leur retard. Ils pensent ainsi que le sud va pouvoir devenir le nord. 

RSLNmag.fr Dans ce contexte, comment se comportent les cultures nationales ?

La mondialisation se caractérise en fait, outre la naissance d’une culture mainstream mondialisée et très américanisée, par la bonne tenue, et même le renforcement des cultures nationales. Ceci est particulièrement vrai dans l’information, dans la télévision, dans l’édition, dans la musique. Et je pense que cela va durer. Chaque pays dispose d’une importante culture nationale et d’une culture mainstream.

RSLNmag.fr : Là, Internet semble bousculer les codes…

Le numérique multiplie les influenceurs, l’élite tient moins les règles, les codes de la culture et des médias. Les prescripteurs se démultiplient et les intermédiaires aussi. Ce n’est pas véritablement la désintermediation comme on dit, mais la multi-médiation. Les gens sont de plus en plus dans le mélange des genres et sont, en fait, de plus en plus intelligents sur leur culture.

A l’époque, vous aviez ceux qui fixaient la mode, Le Monde des livres ou Les Cahiers du cinéma qui disaient ce qu’il fallait aimer ou ne pas aimer, or les prescripteurs sont devenus beaucoup plus nombreux. Ils sont plus indépendants, parce que jeunes, modernes et nouveaux. Et les critiques traditionnels n’ont presque plus d’influence.

RSLNmag.fr : Au point de menacer les journalistes ?

Je ne suis pas un « déclinologue ». Comme dans toute période de transition, tout moment de grande rupture, cela permettra à de nouvelles générations de journalistes d’apparaître. Cette profession sûre d’elle, peu ouverte à la critique, doit intégrer de nouveaux journalistes. C’est une chance pour l’information et la démocratie. Je suis plutôt optimiste.

RSLNmag.fr : Lesquels journalistes doivent désormais compter avec Twitter…

Absolument. Twitter, mais aussi Facebook, les blogs, ou un site comme Politico aux Etats-Unis, Mediapart et Rue89 chez nous, changent la donne en faisant circuler l’information rapidement. Et rend le quotidien du matin périmé avant sa parution, le quotidien du soir obsolète, et ringardise l’hebdomadaire. Le Nouvel Observateur est devenu « Le Vieil Observateur ». C’est la presse d’hier. Maintenant, se pose le problème de la vérification de l’information.

L’info d’avant Twitter était plus confortable pour l’élite qui fonctionnait en vase clos, connaissait ses commentateurs et ses critiques, tout le monde se tenait par la barbichette ; c’était aussi plus confortable pour le lecteur qui avait ses habitudes et se repérait dans un territoire connu. Aujourd’hui, nous avançons a tâtons dans un monde inconnu. C’est très déstabilisant. Mais c’est aussi plus jouissif.
 

> Visuel :

– Capture d’écran de l’entretien vidéo : « Les enjeux de la culture de masse » (Frédéric Martel, interrogé par Nicolas Demorand, sur France Inter, le 1er avril 2010)

> Pour aller plus loin :

Making-of : pourquoi RSLN s’intéresse à l’info en ligne, par Eric Boustouller, Président de Microsoft France

Enquête, acte I : une info désintermédiée

Enquête, acte II : de nouveaux formats

Enquête, acte III : money, money, money

Nicholas Lemann (Columbia) : « Le journalisme en ligne fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité »

Pierre Haski : « Sur Rue89, nous publions une vingtaine d’articles par jour, il en faudrait cinquante… »

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