Haute-couture : quelle place pour le numérique ? Rencontre avec Gaspard Yurkievich share
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Haute-couture : quelle place pour le numérique ? Rencontre avec Gaspard Yurkievich

25 mai 2015

Créateur parisien anticonformiste, Gaspard Yurkievich travaille sur l’idée d’une mode parisienne revisitée. Nous l’avons interrogé à propos de sa conception de la mode et de son rapport aux technologies numériques, de la fabrication à la diffusion et promotion de ses collections. 

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je travaille en ce moment sur une nouvelle approche de mes collections que je lance pour janvier prochain et qui s’appellera One Piece. Je vais me concentrer sur tout ce qui habille la femme en une pièce, ce qu’on appelle communément One Piece dans l’industrie de la mode. Alors qu’un pantalon ou un top n’en sont pas, les robes entrent dans cette catégorie par exemple. J’ai également été contacté pour le design d’une application médicale, projet qui n’est pas encore sorti.

Les nouvelles technologies permettent la conception de vêtements intelligents, connectés ou conçus à partir d’imprimantes 3D… Comptez-vous intégrer ce genre de procédés à vos collections ? 

Je suis pleinement dans l’héritage de la couture et je m’intéresse au fait de revisiter la  mode parisienne. Je travaille plutôt sur la matière et sur des tissus historiquement classiques. J’y fais référence et revisite tout cela, mais sans avoir véritablement recours aux nouvelles technologies directement appliquées sur le tissu. Je me réfère plutôt à l’histoire pour lui donner une nouvelle énergie et inscrire cet héritage dans notre monde moderne, même s’il est vrai que les matières en elles-mêmes ont énormément changé.

C’est surtout au niveau de la fabrication que l’on utilise beaucoup l’informatique, et ce depuis un petit moment déjà. Je trouve que dialogue entre la main et un dessin totalement déterminé sur un ordinateur est très intéressant. Mais je garde encore ce côté artisanal qui, pour moi, est le vrai sens du luxe et me permet de revendiquer l’héritage couture et parisien dans mon travail.

Là où les outils numériques me semblent indispensables, c’est dans la promotion du travail et la prospection, à savoir la base de mon activité. 20% de mon travail consiste à concevoir des vêtements et à lancer la collection; 80% consiste à la faire vivre par la suite.

Comment aborderiez-vous les nouvelles technologies si vous deviez les intégrer dans vos collections ?

Je suis comme tout le monde : j’adore tester de nouvelles matières et je sais bien que le lien entre le textile et notre téléphone sur lequel on est connecté 24h/24 ne fait que se renforcer. Mais je crois à l’intérêt des outils numériques dans un certain environnement, dans l’action, dans des choses très précises.

Si je devais aborder ces technologies, ce serait comme un sujet, comme quand Björk en découvre et va s’amuser à tester de nouvelles applications pour composer… Tout en continuant à faire de la musique acoustique. Cela peut donc être un sujet mais ne correspond pas encore à l’heure actuelle à mon mode de fonctionnement par rapport aux vêtements, à mes références et à ce que je veux exprimer à travers mon travail.  

Quelle place pour l’automatisation dans la conception de vos vêtements et accessoires ?

Une partie du luxe est concernée, surtout si l’on s’intéresse à l’industrie de la chaussure… On est désormais à même de robotiser de plus en plus une usine de chaussures de confection, pour tout ce qui est coupe. Cela reste malgré tout une industrie très mécanique, pas si électronique que cela.

Je visite régulièrement des usines, leur montre des tissus impossibles et leur demande s’ils ont des solutions pour les assembler… Généralement, ces dernières impliquent l’utilisation de machines mécaniques, et pourquoi pas électroniques à l’avenir. Elles permettent de challenger une matière et de travailler des drapés, sur un corps que l’on veut plus structuré… La technique nous aide à dompter le tissu, et notamment la maille, et à lui faire exprimer ce que l’on recherche.

Les stylistes Tom Ford et Phoebe Philo ont récemment fait interdire les smartphones lors de certains de leurs défilés, sous prétexte que ce phénomène de démocratisation de la haute-couture allait à l’encontre des caractéristiques distinctives des grandes maisons, leur inaccessibilité et leur rareté. Quelle est votre position par rapport à cela ?

J’ai une position contraire. En tant que marque davantage confidentielle, nous sommes pour ce genre de diffusion ! Tom Ford a une grande visibilité : il présente à la fois cette idée et peut se permettre d’annoncer en même temps dans tous les magazines. Concernant Phoebe Philo, c’est un peu différent puisque, pour conserver l’idée du luxe, elle refuse que ses vêtements soient vendus dans le e-commerce. Le e-commerce est pourtant devenu un réflexe pour un grand nombre de personnes et a tendance à devenir incontournable dans le secteur de la mode.

Je reviens de Hong Kong où j’ai rencontré 8 femmes différentes à qui j’ai présenté en preview les premières pièces de mon nouveau projet. Elles m’avouaient toutes acheter sur une enseigne e-commerce : ces femmes font l’expérience de la marque en boutique puis achètent via l’écran, en n’essayant qu’une fois la commande passée.

Je sais que la position de Céline est de ne diffuser que dans ses magasins. De notre côté, nous n’avons pas de boutique et nous avons au contraire, envie de nous exposer et d’interagir. Les sites Internet de Tom Ford et Phoebe Philo sont très importants ; ils représentent une vitrine pour leur marque, alors que le nôtre n’est qu’un deuxième sujet par rapport aux réseaux sociaux. Je vais avoir plus d’interaction et de visibilité et je pourrai raconter plus de choses sur les réseaux sociaux que sur mon site, qui est purement consultatif. Nous ne sommes pas sur la même sensibilité d’expression avec les e-outils.

A ce sujet, certaines stratégies de marques vous inspirent-elles sur les réseaux sociaux ?

J’essaie d’avoir mon propre ADN mais je reprends certains éléments de stratégies devenues classiques. Les réseaux sociaux sont désormais pleinement intégrés dans notre fonctionnement et la mode s’est totalement accaparée d’Instagram, au même titre que le luxe. Sur ces réseaux se jouent la visibilité d’une marque ainsi que son influence. J’essaie donc de les alimenter de contenus différents et me concentre principalement sur Facebook et Instagram, réseaux qui me semblent les plus pertinents par rapport à mon activité. Ce qui m’amuse, c’est d’avoir une communication à la fois corporate et beaucoup plus sensible, qui me permet de passer entre les mailles du filet par rapport aux médias classiques où les annonceurs font la différence.

Où se situe la France aujourd’hui selon vous dans le secteur de la mode ? Les créateurs français et les maisons françaises initient-ils encore les tendances ?

Le monde est devenu très petit et la distance entre New York et Paris s’est considérablement réduite. Il est donc délicat de parler de codes proprement parisiens. En revanche, l’image de Paris reste vraiment une référence et la source de nombreux fantasmes à travers le monde. Aussi bien que la Parisienne finalement. C’est plus un fantasme qu’une réalité, plus un rêve qu’une réalité. Et à la fois, il y a des réponses esthétiques dans cette ville qui font que le rêve est réel très souvent.   Je suis né à Paris, j’y ai grandi, mon activité se situe à Paris, j’ai fait une école très parisienne… Je me sens donc plus Parisien que Français à certains égards et je m’efforce de créer des collections qui en témoignent et traduisent l’idée de liberté que l’on a des Français.  

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