Howard Dean : « Internet est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis l’imprimerie » share
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Howard Dean : « Internet est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis l’imprimerie »

11 décembre 2009

(Photo : Gilles Coulon / Tendance Floue)

Howard Dean, candidat aux primaires démocrates en 2004, a été le premier homme politique à utiliser le web pour battre le rappel de ses troupes et lever des fonds. Aujourd’hui, ce pionnier de l’e-démocratie est considéré comme un des architectes de la victoire de Barack Obama. Pour Regards sur le numérique, il revient sur le succès de cette campagne.

En 2004, vous avez été le premier homme politique à donner à Internet un rôle central dans une campagne électorale. Comment cette idée vous est-elle venue ?

En réalité, je n’ai fait que m’approprier un outil incroyablement innovant. En 2004, j’ai commencé ma campagne pour les primaires démocrates dans un État, le Vermont, d’à peine 600 000 habitants et avec 160 000 dollars sur mon compte en banque. Autant dire une misère selon les standards américains. En revanche, le message que je faisais passer était très puissant : « Chacun d’entre vous compte et, ensemble, nous pouvons faire changer ce pays. » Alors, les gens ont commencé à s’organiser à travers tous les États-Unis, grâce à un outil – Meet Up – qui permettait d’organiser virtuellement des réunions et d’échanger des informations.

Dans mon équipe, nous avons observé de très près cette mobilisation et nous avons compris qu’Internet était appelé à jouer un rôle croissant et à fédérer en ligne les idées et les volontés. Ensuite, tout ce que nous avons eu à faire, c’était de centraliser les bonnes volontés – et de les transformer en réseau national. Le voilà, notre véritable outil de campagne ! En tant que candidat, je n’aurais pas pu me passer de cette base exceptionnelle.

Pourquoi avez-vous échoué, là où Barack Obama a réussi ?

C’est une question complexe. Pour commencer, nous étions en avance sur notre temps : une grande partie des idées que nous défendions à l’époque, comme le retrait des troupes américaines d’Irak, n’étaient pas majoritairement partagées aux États-Unis. Ensuite, entre les deux campagnes, sont apparus les réseaux sociaux – et Barack Obama a su les utiliser avec brio. Vous savez, à l’époque, en 2003, nous avions embauché Joe Rospars pour qu’il s’occupe de notre stratégie en ligne et de nos militants. Un an plus tard, il nous quittait pour créer Blue State Digital, une célèbre entreprise de conseil en stratégie en ligne… puisqu’Obama a fait appel à ses services pour les primaires en 2008 ! Enfin, en 2004, seulement 20% des moins de 35 ans avaient voté.

Or, en quatre ans, toute l’équation politique a été chamboulée : en 2008, il y a eu plus d’électeurs de moins de 35 ans que d’électeurs de plus de 65 ans. Barack Obama s’est imposé comme le candidat de sa génération, une génération multiculturelle, une génération qui cherche le consensus, et non pas la contestation – comme la génération de 1968. C’est le John F. Kennedy des jeunes d’aujourd’hui. Dernier point : il faut l’avouer, le candidat Obama était bien plus discipliné que nous ! Sa campagne était sans conteste l’une des mieux organisées qu’on ait vues aux États-Unis.

Comment Barack Obama compte-t-il utiliser Internet et les réseaux sociaux pendant son mandat ?

L’équipe d’Obama les utilise déjà très, très efficacement. Notamment pour mettre en place, organiser et faire évoluer leur plate-forme de militants. Ils mobilisent les réseaux sociaux pour influencer le Congrès et ça, c’est fondamental aujourd’hui. Je pense que le Parti démocrate va devenir un parti beaucoup plus puissant, parce qu’il a compris qu’il ne suffit plus de parler de politique pour être élu aujourd’hui.

Il s’agit surtout de définir, avec les électeurs, comment on s’apprête à gouverner. Qu’ils soient partie prenante du processus de décision, concrètement.

Comment imaginez-vous l’avenir de l’e-démocratie ?

Je ne pense pas pouvoir vous répondre. Rappelez-vous que Facebook n’existait pas il y a seulement quatre ans et pensez au rôle crucial que ce site a joué dans la victoire de Barack Obama ! À mon avis, seuls quelques cerveaux de la Silicon Valley ou quelques étudiants dans nos universités sont capables de dire quelle sera la prochaine grande innovation.

En revanche, ce que je peux vous dire avec certitude, c’est qu’Internet va devenir de plus en plus puissant. C’est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis celle de l’imprimerie de Gütenberg, il y a plus de 500 ans. Et tout comme l’imprimerie, elle permet aux gens qui n’ont normalement pas d’accès à l’information de pouvoir l’obtenir et s’en servir.

Ce sont les régimes dictatoriaux qui doivent s’en méfier le plus, d’ailleurs : il n’y a pas qu’aux États-Unis ou en France que l’on peut pousser le gouvernement au changement. Des pays comme la Chine ou l’Iran sont confrontés aujourd’hui à un dilemme : s’ils régentent Internet et s’ils n’autorisent pas un certain degré de liberté, ils vont freiner la croissance de leur économie. Ils doivent donc choisir entre se moderniser, et donner plus de pouvoir aux citoyens, ou se résigner à rester des pays en voie de développement ad vitam aeternam. Imaginez les conséquences de l’expansion d’Internet pour nos démocraties !

HOWARD DEAN EN QUELQUES DATES

• 1978-1991 : exerce la profession de médecin dans le Vermont
• 1986 : élu gouverneur adjoint du Vermont
• 1991-2003 : gouverneur du Vermont
• 2004 : candidat aux primaires démocrates des élections présidentielles américaines
• 2005-2009 : président du parti démocrate américain

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier « Le temps de l’hypercitoyen » :

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