Illusions perdues et utopies déçues du numérique

17 juin 2014

« Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous du passé de nous laisser tranquilles. (…) Nous sommes en train de créer un monde où tous peuvent entrer sans privilège (…), un monde où n’importe qui, n’importe où, peut exprimer ses croyances, aussi singulières qu’elles soient, sans peur d’être réduit au silence ou à la conformité ».

Depuis la déclaration d’indépendance du cyberespace en 1996, l’utopie numérique n’avait jamais connu la crise. La magie de la technologie nourrissait au quotidien les rêves d’une société meilleure, et cet imaginaire guidait en particulier la foule, immense, de ceux qui inventent les nouveaux usages de nos technologies. Mais en 2014, les idéalistes ont le cœur lourd.

 « Il y a cinq ans, je suis venue ici pour parler de la façon dont Wikipédia allait transformer le monde. Aujourd’hui, on parle de cyber-guerre et de surveillance », constatait, amère, Camille François, du Berkman Center for Internet and Society au Personal Democracy Forum dont l’édition française s’est tenue à Paris le 14 juin dernier.

Depuis l’affaire Snowden, Internet a changé d’image aux yeux du grand public, confirme Dominique Cardon : « il était « sympa », il ne l’est plus ». Les intellectuels et les théoriciens ont eux aussi basculé, accordant désormais leurs violons sur le mélo des illusions perdues : « on est passé d’Internet comme le lieu de libération des subjectivités à un discours radicalement critique ».

Pour Camille François, « on n’a pas vu les problèmes venir, car on n’a pas regardé partout » : dans l’aveuglement utopique, on aurait collectivement manqué d’observer trois phénomènes.

1. La société numérique n’est pas si agile

Au niveau individuel, d’abord, les penseurs du numérique se seraient laissés berner par le mythe du digital native : loin d’enseigner à nos ados comment devenir les prochains grands programmeurs, on en est souvent réduits à leur expliquer les fonctionnalités basiques des outils avec lesquels ils travailleront au quotidien.

Car Internet est devenu mainstream, confirme le sociologue Dominique Cardon, et ce faisant il a déçu ses créateurs. Les ados d’aujourd’hui ne fabriquent pas des wikis pour comprendre et réparer le monde, ils s’envoient des selfies sur Facebook : des formes de coopération un peu trop faibles pour les fondateurs d’Internet, ces « américains, mâles, blancs et hyperdiplomés » qui rêvaient de l’émancipation des foules.

2. Tous piégés dans la Toile ?

Au niveau structurel, le web s’est construit sur la vision d’un réseau décentralisé et distribué. Ce qu’a durement révélé l’affaire Snowden, c’est qu’il n’en est rien : « aujourd’hui on a de gros nœuds de passage, aussi bien côté contenus qu’infrastructures. Ces points névralgiques cumulent une grande puissance et de grandes vulnérabilités », explique Camille François.

A cet argument, Dominique Cardon réserve deux critiques. D’abord, il récuse le jugement sur « l’aliénation des internautes », que l’on décrit comme captifs des plateformes et des services qu’ils utilisent : 

« Il y a du féodalisme, mais ça ne correspond à rien côté usagers. L’idée qu’on pourrait moins circuler est également assez peu raisonnable, car on ne se sent jamais enfermé soi-même : c’est toujours un discours que l’on met à la 3ème personne, et qui ne concernerait que les autres ». 

Il évoque ensuite la tendance à la diabolisation des modèles économiques du numérique : « si c’est gratuit, c’est vous le produit », dénonce-t-on en référence aux services qui reposent sur la publicité. Mais radio et télévision reposaient déjà sur le même modèle, rappelle le sociologue. Rien de nouveau sous le soleil, donc. Et Dominique Cardon de tacler Jaron Lanier, qui soutient que nous devrions tous vendre nos données personnelles plutôt que les donner, puisqu’elles sont à la base de ce modèle économique de publicité ciblée : 

« Pour répondre au pouvoir exorbitant des plateformes, on voudrait que les utilisateurs deviennent eux aussi des calculateurs économes. Il y a un danger à tout rendre calculable et réendosser ainsi le discours de la rationalité libérale que l’on prétend rejeter ».

Conclusion du sociologue ? 

« Ce retour de la critique, nécessaire sur plein d’aspects, réveille un discours d’infantilisation des internautes et un discours « d’expert qui saurait au nom des autres ». Il faut remettre à distance ce discours des sachants : les internautes sont incroyablement plus variés, subtils et ventriloques ». 

3. Souriez, vous êtes filmés !

Boris Beaude, chercheur à l’EFPL et auteur d’un ouvrage sur la mort d’Internet, est venu prendre le contrepoint de Dominique Cardon : 

« Les questions politiques sont toujours sous-jacentes, mais elles finissent par émerger à force d’observer des problématiques nouvelles. Je crois qu’on est à un moment très sain : on voit apparaître des conflits d’intérêt, et on critique pour pointer ce qui ne permet pas de faire société ». 

Car Internet se présente comme un espace mondial, et a les mêmes problèmes que lui, rappelle celui qui, comme géographe, s’intéresse à la « spatialité » d’Internet. Ce qui nous amène au troisième niveau où les utopies ont été les plus tenaces, selon Camille François. 

Ce troisième niveau, c’est la gouvernance d’Internet : la surveillance des Etats sur les réseaux a rappelé que le cyberespace n’était aucunement un territoire indépendant. La notion même de cyberespace s’est révélée largement utopique, car Internet n’a rien d’un « ailleurs » : loin d’être un lieu concurrent de l’espace physique, l’information numérique est bel et bien une part de l’unique dimension qui constitue le monde. Plus que jamais intriquée dans le réel, elle transforme profondément les lieux de la sociabilité humaine, d’une façon si fine qu’on parle désormais d’une seule « réalité augmentée ». Et paradoxalement, plus Internet « descend dans la ville », via des interfaces et ses capteurs disséminés notre environnement, moins il devient visible… « L’intelligence d’une ville consiste à effacer la technologie », nous confiait Gilles Babinet. 

Pour autant, l’information se joue des frontières et n’a que faire des législations locales. Doit-on s’étonner, alors, que les Etats cherchent à contrôler les réseaux ? En intervenant sur l’information qui transite sur leur territoire, ils y organisent le vivre-ensemble, comme ils l’ont toujours fait. La question de savoir s’il sont, ou non, compétents voire légitimes à le faire, renvoie sans doute à notre propre confiance envers le politique. Mais pour Camille François, il s’agit désormais de savoir comment les Etats peuvent concevoir leur propre souveraineté dans ce « cyberespace ». Comment ils l’organisent – et comment nous l’organisons, dans la mesure où en démocratie, nous participons tous du politique. 

Boris Beaude ne dit pas autre chose : « comment ne pas perdre le projet politique, de faire du monde une société commune ? ». Pour lui, on serait à un moment difficile où l’on a besoin d’Internet pour régler toutes sortes de problèmes et pour « faire monde » – mais où l’on pourrait aussi avoir besoin d’un repli, d’une remise à plat des principes d’Internet pour qu’il ne menace pas la société.

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