Internet est-il notre nouveau doudou : trolls, hyperconnexion et mauvaise réputation (2/2) share
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Internet est-il notre nouveau doudou : trolls, hyperconnexion et mauvaise réputation (2/2)

30 janvier 2013

Lundi 21 janvier dernier avait lieu à la Bibliothèque publique d’information un débat avec Olivier Mauco, Yann Leroux et Hubert Guillaud sur le thème Internet est-il notre nouveau doudou. Nous vous en avons livré une première partie sur les jeux vidéo. Vient à présent la seconde sur les raisons de la mauvais réputation d’Internet, la fonction du troll et comment savoir à quel moment il est temps de décrocher de l’écran.

On l’aura bien entendu et compris, jouer n’est pas tuer et l’addiction aux jeux vidéo n’existent pas en tant que telle. Mais qu’en est-il d’Internet ? 

La mauvaise réputation de l’Internet poubelle est-elle due à la diabolisation des pratiques adolescentes ?

Pas si l’on en croit le raisonnement de Yann Leroux :

« Les adolescents se sont transformés en adultes et vont sur les forums pour commenter les articles [à charge, NDLR] des journalistes. Leur discours est très bien argumenté et sensé. C’est plus une incompréhension de culture. »

Cette mauvaise réputation trouve donc une résonance dans un choc entre deux cultures, celle de l’écrit et celle du numérique. La culture populaire contre la culture savante. Les mèmes (photos détournées, vidéos agrémentées, hashtags humoristiques qui se propagent à travers le web)  pour Olivier Mauco sont un exemple frappant de la « désacralisation parfaite de l’image du sacré », résultat du mélange de différentes cultures populaires, faisant alors émerger une autre culture, qui devient elle aussi radicale :

« Le participatif est à l’opposé de ce qu’on pouvait faire [sans Internet, NDLR]. »

Du participatif naît le débat et la construction, enchaîne Yann Leroux. Les aspects constructifs font appel aux collaborations et à l’ensemble pour former ce que le psychologue appelle « l’intelligence collective » :

« J’ai participé à un cours en ligne autour de la gamification. C’est extraordinaire de voir 150.000 personnes arriver dans un endroit et s’organiser pour parcourir le Net en long en large et en travers pour un cours sur la gamification. Ensemble. Et sortir de ces entrailles tout ce qu’il y a d’intéressant. Participer à cet ensemble immense qui produit connaissance, liens et savoir est une aventure qu’on ne peut connaitre que maintenant. C’est avec le même moteur pour les forums de 4chan avec le meilleur du pire de l’internet que les espaces où des universitaires se rencontrent et reçoivent une formation. L’internet c’est le mélange, la mixité, le métissage et le plaisir des relations horizontales. Chacun a des choses intéressantes à dire. Chacun peut attendre de l’autre. C’est un progrès ! »

Troller n’est pas négatif : ça casse le sectarisme du groupe

Dans la culture numérique, le troll fait figure de poil à gratter. Souvent perçu comme être mauvais. « L’internet a tendance à cristalliser les maux de notre société parce qu’il les fait saillir. Et les trolls sont un moyen de provoquer des modifications dans le positionnement et les réseaux » explique Hubert Guillaud.

Mais pour autant, la violence de certains commentaires est-une la marque des limites de l’Internet ? Pas pour Yann Leroux :

« C’est une richesse pour moi. Le troll c’est quelqu’un qui poste en ligne des propos provocateurs. Mais on a des trolls bénins, qui vont râler, qui ne s’expriment pas correctement. Les espaces du net sont des espaces où on a tendance à faire toujours du même. Le groupe devient idéologique et/ou sectaire. Sauf que le troll arrive et dit « vous n’êtes pas tout seul ». C’est quelqu’un de riche sur le réseau, Internet est grand et il y a des gens qui ont des avis tout à fait différents. Le grand risque de l’internet c’est de se transformer dans un espace panoptique : chacun sa place et chaque place à son chacun. Le troll peut apporter nouveauté et créativité. »

Et puis le troll « va permettre de se reconfigurer et de se questionner. Il est passeur ou destructeur créatif, par besoin de sortir de l’homogamie et du vase clos » précise Olivier Mauco.

Les symptômes de l’hyperconnexion sont personnels

Comment définir quand il est temps de « faire autre chose » ? De passer à une autre activité que celle qui se déroule sous nos yeux – actualisation du fil Twitter, des mails ou de Facebook ? Chacun étant différent, Yann Leroux explique qu’il « faut utiliser des critères internes » :

« Ça ne va plus quand vous êtes devant un écran et que vous n’arrivez plus à penser quoi que ce soit et que rien ne vous inspire, que vous cliquotez. C’est que c’est le moment de passer à autre chose, le signe que les médias – les écrans – ne nourrissent plus votre pensée mais font écran à ce que vous pourriez penser. Certains peuvent rester créatifs sur Photoshop pendant de longs tunnels ou écrire des billets de blog pendant un temps aussi long alors que d’autres peuvent le faire 40 minutes et vont devoir passer à autre chose. »

Les objets numériques donnent l’impression qu’on peut parler à quelqu’un tout le temps

Dans une nouvelle de Cory Doctorow, journaliste et co-auteur de Boing-Boing, l’un des personnages explique qu’il a été obligé d’éteindre sa machine, allumée depuis deux ans. « Arrêter cette machine c’était tuer sa grand-mère » raconte Yann Leroux :

« On est attachés à nos objets, du smartphone à la montre de l’oncle Paul. Les objets sont des enveloppes identitaires dans lesquels on peut déposer des choses. Il y a un dialogue qui s’instaure et s’accentue avec les objets numériques parce qu’ils donnent l’impression qu’on a quelqu’un à qui parler pendant longtemps. Une sorte de madeleine de Proust qui vous permet de relire des tweets et des messages pour réinvestir le passé, vous revisiter… L’interactivité est une caractéristique profonde de la culture numérique. »

Et avec Internet se pose aussi la question du plaisir éprouvé. Pourquoi les « machines » sont-elles si attirantes ? Quel côté positif se dégage des objets et des actions sur les réseaux ? « Ce sont des environnements riches, comme internet, qui nous rendent puissants, nous transforment, font de nous des avatars – projections de nous-même qui ne sont pas nous-même – nous classent, nous comptent, etc… Ils jouent une fonction de médiation en soutenant l’héroïsation, la symbolisation et l’immersion », explique Hubert Guillaud.

Véritable moyen de satisfaire le narcissisme, les jeux vidéo comme Internet, permettent donc un certain accomplissement de soi. Et en font un appendice accroché au bout du pouce.

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