Aux racines libérales d’Internet – rencontre avec Benjamin Loveluck share
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Aux racines libérales d'Internet – rencontre avec Benjamin Loveluck

30 novembre 2015

Comment expliquer qu’Internet se soit développé comme un réseau décentralisé et ouvert ? Existe-t-il un « terreau idéologique » au développement du réseau des réseaux ? Quid des valeurs aujourd’hui portées par les entreprises du numérique ? Benjamin Loveluck, chercheur en études politiques, a répondu aux questions de RSLN.

Autrefois technologie militaire, aujourd’hui pierre angulaire de l’économie… Les réseaux informatiques, et au premier chef desquels Internet, sont très vite devenus des éléments prépondérants de nos sociétés. Prépondérants au point que certains en critiquent leur « portée idéologique » qui dicterait, pour une large part, nos actions en ligne et hors ligne. Consumérisme, solutionnisme, égocentrisme… Autant de isme qui seraient notamment diffusés – voire, parfois, provoqués – par les réseaux.

Tiré d’un travail de thèse de doctorat sous la direction de Marcel Gauchet, le récent ouvrage de Benjamin Loveluck dresse une généalogie politique d’Internet, en inscrivant son développement dans le temps long. Une approche socio-historique qui s’attache à remonter aux sources des discours qui, depuis les années 1950, animent les évolutions de l’« informatique communicante ». Un parti pris qui offre une vision neuve et originale sur le progressif investissement politique des réseaux et l’idéologie libérale qui les irrigue. RSLN l’a rencontré à l’occasion de la 5e édition d’Aux Sources du Numérique, co-organisée par Renaissance Numérique et Le Tank.

 

Il est fréquent d’entendre que les grandes entreprises du numérique, et plus particulièrement de la Silicon Valley, sont mues par des projets politiques. Est-ce le cas ? Et si oui, quels sont ces « projets » ?

Benjamin Loveluck : Ces entreprises sont les héritières d’une histoire qui, bien qu’elle prenne différentes formes, est clairement animée par des valeurs communes. Toutes les grandes entreprises participent d’un certain ordre économique et social. Mais celles de la Silicon Valley proposent souvent un discours à la fois très explicite et très flou selon lequel elles se sont donné pour « mission » de « changer le monde ». Au-delà de la rhétorique marketing, on doit aussi comprendre les ressorts profonds qui expliquent la force de conviction de tels discours.

Cette dimension politique voire morale n’est pas là par hasard : elle s’inscrit dans une continuité que je qualifie de « libérale ». J’entends par là que l’accent est mis sur l’ouverture, la transparence, le pouvoir redonné à l’individu, etc. Tout un ensemble de valeurs qui sont présentées positivement comme émancipatrices.

 

Sur quel terreau idéologique reposent ces valeurs ?

La mise en perspective historique montre que ce terreau est composite. Cela permet aussi de distinguer ce qui est de l’ordre de l’idéologie au sens strict (c’est-à-dire une lecture du monde qui vient justifier un certain ordre des choses) et ce qui, de manière plus générale, renvoie à notre condition moderne. Car si les discours tenus par ces entreprises – ainsi que les services et produits qu’elles proposent – ont un si grand attrait, c’est qu’ils répondent aussi à des aspirations profondes. 

Dans mon ouvrage, j’essaie de montrer que derrière les slogans, les projets et les réalisations concrètes, il y a une histoire et des catégories qui sont héritées d’une période ante-numérique. Histoire et catégories qui ont trait au libéralisme et aux conceptions libérales de la propriété, de l’individu, de la société civile dans son rapport à l’Etat, etc.

 

Un libéralisme qui se serait transformé petit à petit en « libéralisme informationnel », comme vous le nommez ?

Selon moi, l’idée très ambivalente et complexe de « libre circulation de l’information » fonde un nouveau référentiel politique, qui s’inscrit dans la continuité du libéralisme classique tout en marquant un certain nombre de ruptures cruciales. Les réseaux d’information, sous la forme de l’informatique connectée, sont investis politiquement car ils se présentent comme une solution permettant de conjuguer autonomie individuelle et collective. Ils viennent ainsi s’ajouter aux autres institutions et artefacts – le droit et le marché – qui fournissent le cadre d’exercice des sociétés démocratiques libérales modernes.

Le libéralisme informationnel a d’abord des racines scientifique et techniques, qu’on peut faire remonter au moins jusqu’aux années 1930 et 1940 avec la cybernétique, ainsi que des développement sociaux et culturels à partir des années 1960 et la mouvance libertaire. Il se constitue ensuite véritablement en économie politique à partir des années 1990 avec le déploiement du Web. On voit alors s’affronter différentes interprétations : d’abord un schéma néo-classique, selon lequel les biens informationnels sont des produits comme les autres, qui ne changent pas fondamentalement les règles économiques à condition de suivre certains préceptes (par exemple renforcer la propriété intellectuelle).

 

 

Cette approche a très vite été contestée par les cyberlibertariens. Selon eux, il n’est plus possible de penser la propriété ou la vie privée à partir des anciens cadres de pensée. Naît ainsi un discours fortement utopique qu’illustre notamment en 1996 la Déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow, l’un des fondateurs de l’Electronic Frontier Foundation.

Ce discours d’inspiration libertarienne avance l’idée d’un nouveau monde qui fonctionnerait en dehors de ce à quoi nous étions habitués avec l’interaction entre l’Etat et le marché. Il renoue avec un certain évolutionnisme, en naturalisant les réseaux – comme s’il s’agissait d’organismes vivants auxquels il faudrait « s’adapter ». Dans le même temps, ce sont aussi les cyberlibertariens qui, les premiers, ont pris la mesure des questions de vie privée et de libertés civiles dans le contexte numérique.  

Enfin, nous pouvons également distinguer l’arrivée d’un contre-discours vers la fin des années 1990, selon lequel il n’est pas possible de laisser se déployer la technologie ou le droit de manière autorégulée. Pour ses tenants, il faut voir si cette nouvelle économie politique qui prend forme est en conformité avec des principes supérieurs : ceux de la loi.

C’est une vision constitutionnaliste, que nous pouvons retrouver par exemple chez Lawrence Lessig. Ils viennent insister sur le fait que la technologie et le numérique ont un pouvoir pour façonner les interactions et les comportements, au même titre que le droit., Mais comme avec le droit, il faudrait désormais évaluer la conformité du système qui est en train de se mettre en place à l’aune de ce que nous voulons collectivement définir comme « nos » valeurs, telles qu’elles sont déposées dans la Constitution.

 

 

 

Ce libéralisme informationnel est-il simplement théorique ?

Pas du tout ! Le libéralisme informationnel s’incarne très concrètement. Mais selon la forme adoptée par les architectures techniques, dans leur articulation avec le droit, le marché et les pratiques sociales, il se décline de manière radicalement différente.

Certaines structures telles que les grandes entreprises du Web adoptent souvent des schémas centralisateurs qui leur permettent de capter le flux des échanges d’information, de les traiter et de fournir un service à haute valeur économique – c’est le cas des fameux GAFA. Au risque d’une concentration des pouvoirs de contrôle et de surveillance…

Une deuxième série d’options s’appuie également sur l’idée de libre circulation de l’information, mais l’interprète au contraire comme un effort vers la décentralisation : c’est l’ethos partagé par les fondateurs de réseaux peer-to-peer d’échanges de fichiers, par l’organisation WikiLeaks ou qu’on retrouve aussi avec le blockchain.

Enfin, la troisième déclinaison majeure du libéralisme informationnel vise à équiper les réseaux techniques de procédures et de règles de fonctionnement : c’est la vision associée notamment aux logiciels libres et à l’encyclopédie Wikipédia.

 

* Benjamin Loveluck, Réseaux, libertés et contrôle. Une généalogie politique d’internet, Armand Colin, coll. Le temps des idées, 2015

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