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Karen Bastien : le data-journalisme, un pont entre la statistique et la narration

17 avril 2015

Le journalisme de données – ou data-journalism en anglais – s’est imposé comme un nouveau format médiatique « innovant » ces dernières années. En faisant le pont entre la statistique et la narration, cette discipline occupe une place grandissante dans le panorama des productions médiatiques. Parmi les premiers adeptes du data-journalisme, Karen Bastien est co-fondatrice de WeDoData, agence qui se consacre exclusivement à la narration de données. Nous l’avons interrogée à l’occasion de Learn Do Share, qui avait lieu à l’ESCP Europe du 9 au 11 avril et dont RSLN était partenaire.

RSLN : Comment en êtes-vous venue au data-journalisme ?

Karen Bastien : J’ai un parcours journalistique assez classique. Suite à ma sortie du CFJ en en 2000, j’ai commencé à travailler chez Libération, à un poste assez transversal qui s’appelle l’édition et fait le lien entre les rédacteurs, les maquettistes, la photo et l’infographie. Cette période m’a beaucoup sensibilisée au travail de fond et de forme. Je me suis rendue compte que la meilleure enquête du monde, sans une bonne mise en forme, à savoir une bonne titraille, une bonne maquette, de bonnes infographies pour compléter, ne pouvait pas correctement délivrer un message. Nous fonctionnions à l’époque sur du papier, mais le principe reste le même au format numérique.

A la même période, j’ai commencé à m’intéresser au design d’information, qui s’éloigne assez de ma formation plutôt lettrée classique. Cela m’a donné la conviction que les potentialités offertes par le graphisme en matière d’information étaient particulièrement nombreuses et riches.

Avez-vous des modèles en matière de design d’information ? 

La discipline étant assez récente, je n’avais pas vraiment de modèles au départ. Ils sont venus après. J’ai surtout dû me plonger dans l’histoire du design d’information, dont on a l’impression que le concept est né avec David McCandless et son livre « Information is beautiful ». En réalité, les statisticiens graphiques existent depuis le XIXe siècle !

Il s’agissait alors en grande partie de géographes dans le travail desquels j’ai dû me plonger. Ces fondamentaux m’ont par la suite servi, notamment lors de ma deuxième expérience professionnelles, quand j’ai dû participer à la création du magazine Terra Eco. On y parlait principalement de développement durable, et je devais faire passer dans mes articles des concepts très compliqués, dont de nouveaux indicateurs auquel personne ne comprenait rien : le « bonheur intérieur brut », l’empreinte carbone, ce genre de choses… Je me suis alors beaucoup servie du graphisme dans le magazine pour clarifier ces concepts et les rendre intelligibles.

On va donc dire que WeDoData est une conséquence logique d’un parcours très print au début, que ce soit à Libé ou à Terra Eco, que je mets aujourd’hui à profit sur le web.

Comment vous assurez-vous de la fiabilité des données ? 

Il y a plusieurs façons de faire. Soit on a des personnes qui arrivent avec des bases de données et qui cherchent les histoires qu’il y a à l’intérieur, soit il y en a qui viennent avec des sujets et on doit chercher les bases de données. Comme dans le cadre d’un travail journalistique, on arrive avec un sujet avant de se nourrir avec les bases de données reconnues officiellement. Tous les grands organismes statistiques aujourd’hui reconnus, de type INSEE, nous permettent d’accéder à de la donnée. On fonctionne ensuite soit par partenariat, soit tout simplement en consultant les données mises à disposition en open data. Une véritable manne de données nous est accessible, et on a de quoi faire en tant que data-journaliste.

Il arrive également que l’on ait de très bons sujets mais que la base de données associée soit inexistante. Nous devons alors nous-mêmes la créer. On se sert de bouts de bases de données glanés à droite à gauche, en nettoyant la donnée ou en la scrappant. Des mots un peu barbares mais qui signifient simplement qu’on les reconstitue pour les rendre intelligibles.

Il faut avoir une rigueur énorme, qui est d’ailleurs la rigueur de base du journaliste : s’intéresser à qui émet la donnée, comment il l’a recueillie, la façon dont il a enquêté… Si l’on sent que la donnée n’est pas fiable, on ne se lance pas, étant donné qu’elle constitue notre matière première.  

Pour exercer votre métier, un savoir-faire journalistique est requis, qu’il faut forcément agrémenter de nouvelles compétences, plus techniques. Pouvez-vous les décrire ? Existe-t-il des formations particulières pour les acquérir ?

En tant que journaliste, on a bien souvent choisi ce métier car les chiffres n’étaient pas notre passion première. Le data-journalisme demande donc d’aller un peu plus loin que ce qu’on nous apprend en école, même si la formation au sein de ces établissements s’élargit à l’heure actuelle. Néanmoins, il faut avouer qu’une angoisse à la vue d’un tableur peut être rédhibitoire pour quiconque compte exercer ce métier. 

Un tableur, c’est ardu, c’est technique, c’est froid. Or, il faut bien se rendre compte des capacités qu’il comporte en termes d’histoires. C’est ce qui me motive personnellement. Et puis, autour de cet écosystème du data-journalisme, il y a tout ce monde des développeurs qui élaborent des outils pour que l’on aille un peu plus vite, surtout pour scraper les données. Si ma formation première est une simple formation de journalisme, je dois me former en permanence aux nouveaux outils qui émergent. Ces outils sont assez souvent disponibles en open source, et disposent la plupart du temps de tutoriels… On est donc en autoformation permanente, entre data-journalistes, développeurs et graphistes.

Au sein de mon agence, nous avons une équipe de touche-à-tout dont un ingénieur centralien qui nous aide lorsqu’il s’agit de Big data, des graphistes familiarisés à la donnée, ainsi que des développeurs. On se sert de fils de veille pour déterminer les outils que l’on peut utiliser pour nos futurs projets. Le data-journaliste doit surtout avoir une compréhension globale des compétences des différentes personnes avec qui il est amené à travailler pour être au niveau.

Les data-journalistes ont-ils besoin de savoir coder ?

Personnellement, je ne sais pas coder mais les développeurs de on équipe prennent le temps de m’expliquer les différents langages, ainsi que leurs avantages et inconvénients, pour que notre collaboration soit efficace. Si on n’a pas forcément besoin de pratiquer, il est nécessaire de saisir les logiques et les fondamentaux de chaque spécialité pour prendre les bonnes décisions quand on prend une direction narrative ou interactive.

Ce travail de ping pong permanent fait que nos projets ne sont jamais très linéaires et que l’on fonctionne sur un mode agile, très collaboratif.

On reproche souvent au data-journalisme de privilégier la forme au fond. Qu’en pensez vous ?

Comme pour toutes les modes, le data-journalisme suscite l’enthousiasme : un grand nombre de projets s’y consacrent et les résultats ne sont pas tous excellents, ce qui me paraît normal dans un moment de telle ébullition.

Je fais confiance à l’intelligence des internautes et des lecteurs pour déceler le travail scientifique et statistique là où il a été réalisé et ne pas se laisser impressionner par une grande façade destinée à épater les yeux sans forcément stimuler le cerveau.

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