Joi Ito : « En Europe, le débat sur le gratuit-payant est vraiment très politique ! » share
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Joi Ito : « En Europe, le débat sur le gratuit-payant est vraiment très politique ! »

26 avril 2011

(visuel : Joi Ito on how to make mainstream media use Creative Commons, par citizenmediawatch)

[Ce lundi 25 avril 2011, Joi Ito a été nommé directeur exécutif du Media Lab, du MIT, l’un des plus prestigieux centre d’études sur le net au monde — les détails sont à lire ici.
 
Nous en profitons pour rediffuser l’entretien qu’il nous avait accordé en novembre 2010 dans le cadre du Forum d’Avignon.]
 
Il dit lui-même : « J’ai un peu l’air d’un ovni, au milieu de tout ce beau monde ». A l’occasion du Forum d’Avignon qui, pendant trois jours, a réuni, début novembre, monde de la culture, des médias, et de l’entreprise dans la cité des papes [voir nos articles], nous avons rencontré et interrogé Joi Ito.
 
Né au Japon en 1966, avant de faire plusieurs aller-retour entre l’Amérique du nord et le Japon, cet ancien DJ (inconditionnel du label Wax Trax!, pour les plus curieux), est ensuite devenu entrepreneur spécialisé du web.
 
Il arbore aujourd’hui deux casquettes : celui du « VC »(capital risqueur) à succès, qui, pour faire court, ressemblerait un peu à un Xavier Niel version Silicon Valley – voir la liste de ses longues participations
 
Il préside également aux destinées de la fondation qui développe les « Creative commons », cette licence de distribution de contenus en ligne atypique, qui veut compléter, et non remplacer, les traditionnels copyright et domaine public. La licence Creative commons permet en effet à un utilisateur de définir des conditions autorisant une « réutilisation » de ses créations en ligne [voir une présentation sur le blog « suivez le geek », du figaro.fr].
 
Avenir des Creative commons, innovation et monétisation de contenus en ligne, recrutement par World of Warcraft, … : voici quelques-uns des thèmes au cœur de cet entretien.
 
Et l’intégralité de la session du Forum à laquelle il participait est disponible en ligne : cliquez l’aperçu ci-dessous :
 
joi-ito
 
RSLN : Comment se porte Creative Commons, à la fois en tant qu’organisation, mais, surtout, en terme d’adoption sur Internet ? Sur flickr, qui comporte désormais près de 5 milliards de photos et où la licence CC est assez présente, seuls 3,2 % des contenus publiés le sont sous licence CC : est-ce un échec ? [lire un billet très détaillé chez calimaq]
 
Joi Ito : Pour la première partie de la question : Creative Commons, aujourd’hui, c’est une fondation de 25 salariés, financée avant tout grâce aux dons, de particuliers ou de grandes entreprises [disclaimer : dont Microsoft, l’éditeur de RSLN].
 
Evidemment, le fundraising est une activité très prenante, évidemment, j’y consacre une grande partie de mon temps, en tant que CEO … mais nous pouvons également compter sur une communauté très active – bref, nous sommes un peu dans la situation d’Obama, puisque nous pouvons compter sur une large communauté de petits contributeurs.
 
Côté contenus, nous sommes sur une base où le nombre de créations diffusées au format creative commons double tous les dix mois, avec une base aujourd’hui de près de 400 millions de contenus. C’est bien … mais ce n’est pas suffisant ! Car notre envie première, chez CC, c’est bien de devenir mainstream, ce que nous ne sommes définitivement pas encore. Et nous connaissons d’ailleurs pertinemment notre principal obstacle : la plupart des internautes n’entendront jamais parler de nous directement !
 
Notre « stratégie » d’évangélisation, puisque c’est bien de cela dont nous parlons, passe aujourd’hui avant tout par la conclusion d’accords avec de grands acteurs des contenus. Des musiciens connus, comme Nine Inch Nails, qui a publié son dernier album au format CC, la Maison Blanche, dont le site est désormais lui aussi sous licence CC, Wikipédia, Europeana, … . Cette adoption de fait des licences CC nous permet de développer la portée de nos messages, bien mieux que nous ne pourrions le faire par nous même.
 
Et notre principal métier, c’est donc le conseil juridique : il nous a fallu par exemple pas mal d’échanges avec les services juridiques de la Maison Blanche, car l’adoption des licences CC dans un cadre aussi contrait que celui de l’information présente sur un site aux contenus si institutionnels, sensibles, et « lourds », cela a pas mal de conséquences … Et les juristes de la Maison Blanche ne sont pas du genre à se contenter de réponses approximatives, ou à envisager le « work in progress ».
 
En fait, l’évolution de la fondation creative commons, à terme, ce serait un peu de devenir un organisme de standardisation des contenus – bref, tenter de devenir le W3C [présentation] des contenus.
 
RSLN : Quel regard portez-vous sur la tonalité des échanges qui se déroulent ici ? Avez-vous l’impression d’être « le mauvais garçon » ? Le « bon garçon » ? Et si l’on parle un peu économie des médias, comment vous situez-vous dans le débat entre gratuit et payant ?
 
Joi Ito : Très sincèrement … j’ai été un peu surpris par la première matinée : les échanges autour du gratuit vs payant était avant tout politique [voir notre – très – sommaire compte-rendu des échanges, avec, notamment, Frédéric Mitterrand, ministre de la culture français, et Neelie Kroes, commissaire européenne en charge de la société numérique].
 
La tonalité des échanges était également assez « défensive », alors que je suis un indécrottable optimiste : je suis persuadé que pour les artistes, les créatifs, et tous ceux qui créent du contenu, l’avenir s’annonce plutôt bien – et pour ceux qui font du business autour également, pour peu qu’ils sachent se remettre en question et s’adapter.
 
Mais à bien y regarder, d’ailleurs, cette particularité européenne, et cette proximité entre culture-business-politique, peut-être un avantage à développer. Je veux dire par là qu’aux Etats-Unis par exemple, le monde de l’innovation sur Internet est petit à petit en train de se déporter de la côté Ouest vers la côté Est : de la Silicon Valley, où ceux qui innovent sont avant tout des spécialistes de technologies, des spécialistes « techniques », si vous préférez et pour le dire de manière vraiment réductrice, j’observe un recentrage de plus en plus important vers les lieux de création, et notamment New York. Bref, le monde de la « culture » est en train de devenir le centre de l’écosystème du Net. Or, ce que je vois ici, où, certes, nous n’en sommes pas encore aux mêmes étapes, c’est que ces mondes dialoguent déjà.
 
Et pour mon rôle précis … Disons que j’aime penser, humblement, que je suis l’un de ceux capables de faire l’intermédiaire entre deux mondes. Je pense évidemment qu’une évolution structurelle a été franchie grâce au numérique, avec l’abaissement des barrières à l’entrée pour toute la production de contenus. Ce pas est irréversible – c’est pour cela que je dis que les producteurs de contenus « à l’ancienne » doivent s’adapter.
 
D’une manière générale, ce que les géants des médias doivent parvenir, d’une manière ou d’une autre, à appréhender, c’est un peu d’humilité, et énormément d’agilité : plus personne ne peut leur garantir des schémas de développement sur dix ans, des rentabilités installées sur le long terme. C’est perturbant, évidemment, mais terriblement excitant, et c’est ainsi que je me perçois.
 
RSLN : Dernière question : vous êtes un gamer, et vous racontez un peu partout [un entretien en français par ici] que l’on trouve dans le jeu en ligne, comme World of Warcraft, des manières d’évaluer de potentiels salariés. Pouvez-vous nous expliquer cela ?
 
Joi Ito : Ah, mais il n’y a pas qu’en tant que « patron » que je suis amené à utiliser cela : cette interrogation est également au cœur de mes activités de VC ! Je vais résumer ma position de manière un peu cash : je pense que la plupart des gens qui font émerger aujourd’hui les géants du web de demain ne rentrent pas dans les cases classiques, dans les parcours traditionnels.
 
Je suis par exemple convaincu qu’aujourd’hui, dans mon fonds d’investissement, l’embauche d’un titulaire d’un MBA ne va pas nous apporter grand chose. J’ai aujourd’hui besoin de recruter des personnes capables d’appréhender les ruptures – ce qui, concrètement, veut dire qu’elles doit être capable d’explorer les « marges », où l’innovation se trouve. Dans un MMORPG [un jeu en ligne massivement multijoueur], ces qualités sont exacerbées – ainsi que celles du leadership.
 
J’ai également besoin de personnes qui soient des pratiquantes assidues du net. Evidemment, cela ne veut pas dire grand chose. Mais cela implique une certaine culture, une capacité à appréhender les problèmes à la bonne échelle, avec la bonne attitude, pragmatique, de défi permanent. Et je vous assure qu’il y a beaucoup plus de chances que je trouve la perle rare sur WoW que sur les bancs d’une école de commerce. Bon, d’accord, s’il a fait une école de commerce ET qu’il est sur WoW, je reconsidère sans doute ma position … . 
 
[petite anecdote : la quasi-totalité des illustrations des billets publiés sur RSLN l’est … avec des images piochées en CC. Cela fait un an que ça dure, et nous trouvons toujours des trésors !]

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