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Keith McSpurren : « Avant de créer CoveritLive, je n’avais jamais mis les pieds dans une rédaction »

10 avril 2010

(visuel : page d’accueil de l’album Coveritlive.com, par Travelin’ Librarian, licence CC)

Une petite question, pour commencer. Quel point commun y-a-t’il entre : les soirées électorales des régionales telles qu’elles ont été couvertes par Le Monde.fr ; le derby entre deux clubs de foot de la banlieue de Stockholm suivi par Aftonbladet, l’un des plus importants quotidiens suédois ; et, au hasard, le traitement en ligne du G20 londonien, au printemps dernier, par les journalistes de la chaîne d’info en continue britannique Sky News ?

Vous avez cliqué les liens précédents ? Vous avez vite compris : la réponse tient en un petit « player », à première vue assez comparable aux vidéos embarquées de plus en plus régulièrement dans les articles, intégré sur les sites de ces différents médias. En France, Le Monde.fr l’utilise régulièrement, Europe1.fr s’est également essayé à l’expérience lors d’une interview de François Fillon – même le Parti socialiste y a eu recours.

Son intérêt ? Permettre à des journalistes de rendre compte en direct d’événements, en texte, en photos ou par le renvoi vers des liens extérieurs, tout en leur offrant la possibilité d’entrer en relation directe avec leurs lecteurs. Il permet également d’agréger du contenu publié sur des réseaux comme Twitter – mais en y apposant un filtre, aussi bien bien par utilisateur que par mot clef.

Mais attention : pas question de se transformer en vaste salon de discussion où toute parole se vaudrait. CoveritLive permet aux journalistes de conserver une maîtrise totale sur la gestion des contenus publiés, ainsi que la mise en place d’une hiérarchie claire, entre commentaires d’une part et information vérifiée par une rédaction d’autre part. De même, tout le contenu agrégé depuis les réseaux sociaux peut être modéré, voire commenté pour être rectifié par un journaliste professionnel.

Né en 2007 dans la tête de Keith McSpurren,
un Canadien alors âgé de 37 ans, CoveritLive a, petit à petit, conquis les salles de rédaction en ligne. Preuve de son succès : à peine sa version « premium »  (et payante) lancée, au début du mois d’avril 2010, Le Monde.fr a-t-il fait preuve de son intérêt : « Nous sommes encore en négociations », commente sobrement Keith McSpurren, que l’on sent tout de même relativement fier à l’idée que sa solution équipe le site de l’un des plus prestigieux titres d’info.

Ah oui, et au fait : pourquoi nous intéresser tout à coup à ce nouvel outil ? Tout simplement parce que nous y aurons recours, ici, mardi 13 avril, pour vous permettre de suivre en direct le colloque « Mobilité, ubiquité : qui fait l’info au temps des réseaux sociaux ? », organisé par MSN.fr et dont nous sommes partenaires – aux côtés du Figaro, de France Culture, de l’école de journalisme de Sciences Po Paris, et de M6.

Bien sûr, nous expérimenterons. Evidemment, il y aura peut-être, au début, quelques cafouillages. Mais nous sommes en sûrs : c’est ainsi qu’il sera le plus simple de vous offrir décryptage, contextualisation et possibilité d’instaurer un échange direct entre vous et nos divers intervenants – et si vous souhaitez y assister en direct, il est encore temps de vous inscrire via Facebook notamment.

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RSLNmag.fr : Quand avez-vous lancé CoveritLive ? Quelle est aujourd’hui la composition de votre équipe ? Quel avait été votre parcours au préalable ?

Keith McSpurren : CoveritLive a trois ans, mais ses premières utilisations sous sa forme actuelle remontent au début de l’année 2008, aux Etats-Unis : les sites internet de quotidiens régionaux qui couvraient en direct les débats des « primaires » se le sont en effet appropriés.

Moi qui viens du monde du business, et absolument pas du journalisme – avant de lancer CoveritLive, je n’avais jamais mis les pieds dans une salle de rédaction ou presque -, je suis désormais à la tête d’une équipe de quatre personnes, à Toronto. Et, même si je n’ai jamais produit la moindre ligne de code de ma vie, mon équipe est uniquement constituée de développeurs.

CoveritLive a franchi une étape assez sérieuse en août 2009, lorsque la société Demand Media [créée en 2006 par l’ancien numéro 1 de MySpace, NDLR] a pris une participation dans son capital. Cela s’est traduit à la fois par des mutualisations de ressources pour le développement commercial de la société, mais également par l’utilisation de produits de l’entreprise, comme Pluck, une solution de gestion de publicité plateforme intégrée de médias sociaux [article édité pour le 14 avril 2010]. Aujourd’hui, nous générons un trafic de 82 millions de pages vues par mois sur l’ensemble des événements créés par nos utilisateurs, qui passent relativement longtemps sur nos pages.

RSLNmag.fr : Le 1er avril, vous avez lancé une version payante. Pourquoi  ?

Keith McSpurren : J’ai toujours souhaité faire en sorte que CoveritLive soit un service gratuit, et cela ne va pas changer aujourd’hui. En échange de l’affichage de publicités, nos utilisateurs les plus petits pourront continuer à utiliser le service gratuitement.

En revanche, nous pensons avoir fait la preuve de nos capacités auprès de quelques grandes compagnies, qui peuvent être intéressées à l’idée de ne pas avoir de publicité, par exemple.

Surtout, nous avons déjà eu quelques soucis techniques [voir un article de Rafe Needleman, de CNET, sur son blog, NDLR]. Nous devons désormais être en mesure de proposer une version totalement fiable de notre service – et nous pensons que des grandes entreprises seront prêtes à payer pour cette garantie de service.

Evidemment, cela a nécessité des investissements conséquents, en termes d’infrastructures. Je ne peux, en revanche, pas vous dévoiler les montants qui y sont consacrés, ni les premiers abonnés à notre service payant : la politique de communication de Demand media sur la question est assez stricte …

RSLNmag.fr : De quelles qualités un journaliste doit-il faire preuve pour parvenir à s’en saisr d’un outil tel que CoveritLive ?

Keith McSpurren : Lorsque des journalistes utilisent le dispositif pour la première fois, ils se disent : « Bon, ok, ça va être fun, … mais après ? ». Mais au bout d’une utilisation, ils sont HS, complètement vidés, exactement comme lorsque vous fournissez un effort physique intense. Au départ, ils vont sans doute vouloir publier tous les commentaires qui leur sont soumis, prendre le temps de répondre à toutes les questions … en négligeant peut être un peu leur métier, qui est celui de l’expertise, du décryptage, du fact-checking également. Au bout de cinq utilisations, ils seront bien meilleurs, et parviendront sans problème à faire cet équilibre.

Autrement dit : pour bien utiliser CoveritLive, il faut être ouvert d’esprit, et savoir se remettre en question. Des « qualités » somme toute assez classiques chez un journaliste, qu’il travaille sur le web ou qu’il soit un vieux routier de la politique chez C-SPAN.

Nous proposons également un outil de sondages en temps réel. Je pense que c’est peut-être celui-là qui est le plus neuf, et le plus inhabituel : produire un sondage quotidien, les journalistes savent le faire. Mais avoir la réactivité suffisante pour lancer, en temps réel, des questions régulières, qui permettent de mesurer l’évolution d’un petit groupe de personne en direct pour en tirer un enseignement, c’est assez nouveau.

RSLNmag.fr : Depuis 2004 et un article publié par le « gourou » du net Clay Shirky, la question des éventuelles capacités à « coder » des journalistes est régulièrement mise sur le tapis (voir l’article « Journaliste-programmeur, le mutant parfait ? », de Sabine Blanc, sur le site Owni.fr). Où vous situez-vous dans ce débat ?

Keith McSpurren : Laissez-moi rire ! Franchement, vous ne trouvez pas que le journalisme, c’est déjà assez compliqué comme cela, pour qu’on évite de rajouter une couche ? A vrai dire, le code a tellement évolué, il est devenu nettement plus simple de comprendre son fonctionnement global, sans avoir besoin d’avoir la capacité de produire une ligne de code pour autant.

Ceci est d’autant plus vrai à l’heure où tout le monde peut publier, mais où peu sont finalement capables de dénicher une information.

RSLNmag.fr : Les stratégies d’innovation des grandes entreprises médiatiques divergent parfois : là où le New-York Times va traiter la question largement en interne, dans son « Lab », d’autres se reposent plus largement sur des applications extérieures, comme les vôtres (voir un article de Mercedes Bunz, sur Guardian.co.uk). Vous rencontrez régulièrement ces décideurs …

Keith McSpurren : … et je suis toujours sur la même ligne : je ne suis pas certain que des salariés, détachés à l’innovation, aient forcément la capacité de prendre les risques suffisants pour déboucher sur des solutions réellement innovantes en interne.  On peut se mettre en danger soi-même – en créant CoveritLive, par exemple, j’ai pris des risques -, sans nécessairement être capable de le faire au nom d’un groupe.

Exemple type : en général, lorsque je rencontre les « départements nouveaux médias » ou les directions des systèmes d’information des grands groupes, leur premier réflexe, c’est de me dire : « C’est chouette, votre solution. On va essayer d’en développer une qui nous sera propre … ». Et ils veulent vérouiller le dispositif et rendre indispensable le recours aux départements IT pour l’utilisation et la mise en place de toute innovation.

RSLNmag.fr : En France, CoveritLive a été utilisé par le Parti socialiste, lors des élections régionales. Pensez-vous que votre dispositif puisse également être utile à des entreprises, pour de la communication corporate, par exemple ?

Keith McSpurren : Oui, évidemment ! A partir du moment il permet de conserver la main sur tout le contenu publié, il a une capacité à rassurer des communiquants. Chez General Motors, par exemple, Robert Lutz, vice-PDG du groupe, a régulièrement organisé des événements de discussions en direct : il a procédé ainsi tant avec des journalistes ou des pros du secteur, qu’en interne.

Tous les usages de l’outil que nous proposons n’ont pas forcément encore été explorés, et nous sommes précisément convaincus qu’une partie de l’innovation viendra dans notre capacité à répondre à de nouvelles attentes.

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