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Kevin Slavin : les algorithmes façonnent-ils le monde ?

7 septembre 2011

Kevin Slavin, « entrepreneur, provocateur, raconteur » qui a notamment co-fondé Zynga, est fasciné par les algorithmes. De ceux qui nous proposent des films ou des livres que nous sommes censés aimer, à ceux qui gèrent directement les marchés financiers, il en a fait son objet d’étude de prédilection.

Retour sur sa présentation de juillet 2011 à TED où il explique comment, selon lui, « les algorithmes façonnent notre monde ».

> Le nouveau rôle des mathématiques

L’une des principales interrogations de Kevin Slavin vient de l’évolution du rôle des mathématiques : à l’origine, ils étaient extraits et dérivés du monde physique. Aujourd’hui ils commencent à façonner directement le monde qui nous entoure. Quand il interroge ce nouveau rôle des mathématiques, Kevin Slavin a une idée précise derrière la tête : la place des algorithmes dans notre monde et dans nos vies.

Pour expliquer cette place, il commence par une rencontre, assez improbable, avec un physicien hongrois qui travaillait, pendant la Guerre froide, à la détection des avions américains, équipés de boucliers furtifs : les boucliers furtifs laissent croire aux radars qu’ils n’ont pas détecté un énorme objet – en l’occurrence un avion – mais des milliers de petits – des oiseaux par exemple.

Quel rapport avec les algorithmes ? Kevin Slavin explique que ce même physicien travaille aujourd’hui à Wall Street, aux côtés de quelques autres deux milles scientifiques, à l’élaboration et au perfectionnement d’algorithmes de transactions automatiques.

« Ces algorithmes sont apparus parce que les traders ont le même problème que l’US Air Force […] : ils transfèrent des millions d’actions à travers le marché. S’ils le font de manière visible et d’un seul coup, ils révèlent leur stratégie, c’est comme un tapis au poker.

Ils doivent donc trouver une solution, et ils se servent des algorithmes pour dissimuler ces échanges, en cassant cette grosse transaction en des millions de petites difficilement détectables. »

Le problème – et l’ironie – est alors que ces mêmes algorithmes utilisés pour dissimuler les transactions, sont utilisés par les autres acteurs pour les détecter et les reconstituer :

« Si vous voulez vous représenter ce qui passe en bourse en ce moment, vous pouvez imaginer un ensemble d’algorithmes programmés pour cacher et d’autres programmés pour les trouver et agir en conséquence… »

> Quand les algorithmes se trompent…

Le 6 mai 2010, un krach éclair, « le Krach de 2:45 », se produit aux Etats-Unis : le Dow Jones perd plusieurs centaines de points – près de 9% – en l’espace de seulement quelques minutes. Pour quelles raisons ?

« À ce jour, personne n’est d’accord sur ce qui s’est passé, parce que personne n’a donné d’ordre dans ce sens, personne n’a voulu ça. Personne n’avait le moindre contrôle sur ce qui se passait. »

« Et c’est bien là le problème » explique Kevin Slavin : les scientifiques et les chercheurs écrivent des algorithmes, que nous ne sommes plus capables de lire ou de réellement contrôler et qui ont parfois des comportements aberrants.

« Nous avons perdu le sens de ce qu’il se passe vraiment dans le monde, que nous avons nous-même fabriqué » annonce-t-il.

La réflexion rappelle notamment celle de Jaron Lanier, qui dénonçaient cette course aux algorithmes de plus en plus complexes et incompréhensibles.

Prenant pour exemple ces mêmes traders dépassés par leurs algorithmes, il critiquait, dans son livre « You are not a gadget », cette confiance béate dans les machines et les algorithmes, en dépit du bon sens et des compétences humaines.

> … et dictent nos choix ?

Mais l’influence des algorithmes ne s’arrête aux bourses mondiales, où ils interagissent entre eux, sans surveillance humaine : ils viennent également frapper de plein fouet de nombreux aspects de notre vie quotidienne, jusqu’à notre culture, continue Kevin Slavin.

Il prend l’exemple des algorithmes utilisés par Netflix, le système de locations de films sur Internet :

« Les algorithmes utilisés ont tous le même objectif : savoir ce que vous allez vouloir regarder ensuite et donc vous recommander ce film. C’est extrêmement complexe mais le véritable problème c’est que ces algorithmes sont responsables de 60% des films qui seront effectivement loués.

Un bout de code qui a une idée sur ce que vous voulez voir est responsable de 60% des locations. »

Pour Kevin Slavin, le problème est d’ailleurs encore plus profond :

« Et si vous pouviez évaluer ces mêmes films avant qu’ils ne soient tournés et en prévoir les bénéfices ? »

C’est ce que proposent des spécialistes britanniques d’analyse de données qui disent pouvoir, à partir de l’analyse du scénario, prévoir si le film va rapporter 2, 20 ou 200 millions de dollars… au point d’en empêcher leur production, si le film n’est pas jugé assez rentable.

> La course aux algorithmes

Cette omniprésence des algorithmes se traduit directement dans notre monde physique, poursuit Slavin : les algorithmes de Wall Street, par exemple, opèrent « à la milliseconde et à la microseconde ». En comparaison, il nous faut 500 000 microsecondes, rien que pour cliquer sur une souris.

« Mais si vous êtes un algorithme de Wall Street et que vous avez 5 microsecondes de retard, vous êtes fini. On pense que l’Internet est une sorte de système décentralisé. C’est vrai, mais il est décentralisé depuis des endroits précis.

À New York par exemple, c’est ici : le Carrier Hotel sur Hudson Street [en photo ci-dessous]. C’est d’ici que partent les câbles qui desservent la ville. Plus vous vous en éloignez, plus vous avez des microsecondes de retard. »

D’où une course pour installer les serveurs et les algorithmes au plus près des nœuds de connexion à l’Internet. Et le phénomène semble s’accélérer :

« Nous allons continuer à vider les immeubles autour de ces points clefs pour y installer de plus en plus de serveurs, parce qu’aucun d’entre nous ne pourra profiter de cet espace autant que ces algorithmes. »

Ce qui inquiète Kevin Slavin le plus, au fond, « ce n’est pas l’argent. Mais la motivation que l’argent amène, le fait que nous transformons la planète pour rendre ces algorithmes plus efficaces ».

En témoigne la tranchée de 1300 kilomètres entre New York et Chicago, construite pour déployer un câble de fibre optique nouvelle génération dans le but de faire passer un signal 37 fois plus rapide qu’un clic de souris, spécialement pour les algorithmes :

« Le paysage a toujours été façonné par cette étrange et complexe collaboration entre la nature et l’homme. Mais il y a maintenant une troisième force dans cette équation : les algorithmes, que nous allons devoir comprendre comme faisant partie de la nature. Et d’une certaine façon, c’est vrai. »

> Pour aller plus loin :

> Illustrations : 

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