L’après-Bitcoin : quelles monnaies virtuelles pour l’économie collaborative? share
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L'après-Bitcoin : quelles monnaies virtuelles pour l'économie collaborative?

11 février 2014

On a beaucoup entendu parler de Bitcoin ces derniers mois, comme moyen de spéculer ou de participer à l’émergence d’une économie numérique plus collaborative. Mais comme nous l’expliquait l’activiste Stanislas Jourdan, la première « monnaie Internet » n’est pas exempte de défauts de fabrication qui la rendent, au final, assez peu éthique… Qu’à cela ne tienne ! Les monnaies virtuelles fleurissent désormais, chacune mettant en oeuvre, dans son fonctionnement et ses modalités d’échanges, différentes valeurs et visions de la « société idéale ». En voici quelques-unes.  

Bitcoin : une utopie qui a du plomb dans l’aile

Bitcoin est née d’un idéal un peu libertaire : dans ce système décentralisé et de pair à pair, sans l’intermédiaire qu’est la banque, les coûts et les risques liés au bon fonctionnement du réseau sont répartis entre tous les utilisateurs. Dans la mythologie de ses promoteurs, cette monnaie donne un pouvoir au plus grand nombre, car plus nombreux sont les gens qui l’utilisent, plus le réseau gagne en puissance et valide ce modèle d’échanges alternatif comme valable et sérieux.

Techniquement, Bitcoin a pourtant pas mal de défauts : il y a toujours moyen de frauder, et le concept d’anonymat est toujours relatif. Mais surtout, le système perpétue les défauts du modèle actuel, nous expliquait Stanislas Jourdan – à savoir que c’est un système conçu pour transformer ses inventeurs en millionnaires. Du fait de son design en effet, plus le temps passe, et plus l’obtention de Bitcoin est longue et chère… cette monnaie basée sur la rareté entretient ainsi toutes les spéculations et génère asymétries et inégalités.

Il fallait donc partir sur d’autres règles, pour proposer des modèles de monnaie permettant d’adapter les échanges à la nouvelle économie… sans répliquer les défauts de l’ancienne. Chacune à sa manière, litecoin, namecoin, novacoin, dogecoin, terracoin, primecoin …, des monnaies souvent indexées sur le cours du Bitcoin, proposent un autre modèle. On vous en présente deux : SolarCoin et AuroaCoin.
 

SolarCoin : une monnaie écolo pour les Etatsuniens

Alors qu’on peut reprocher aux Bitcoins leur fort impact carbone du fait qu’ils imposent de faire tourner de puissants ordinateurs pour être produits, les SolarCoin seraient 50 fois plus économes en énergie grâce à un algorithme spécial. Leur vocation : encourager les comportements écologiques en rémunérant les économies d’énergie ou même la production d’énergie renouvelable par les citoyens qui possèdent, par exemple, des panneaux solaires sur leur toit.

SolarCoin sera lancé dans quelques semaines aux Etats-Unis, un pays où les particuliers peuvent déjà revendre l’énergie qu’ils produisent. Et les occasions d’étendre l’action écologique de cette monnaie ne manquent pas : dans un contexte de généralisation des smart grids dans des quartiers aux bâtiments producteurs d’énergie, SolarCoin pourrait par exemple servir d’intermédiaire pour échanger l’énergie directement entre les bâtiments. 

En France, il faudra toutefois attendre encore un peu pour bénéficier des effets vertueux d’une telle monnaie, car dans l’Hexagone l’énergie produite par des particuliers ne peut être revendue qu’à ERDF, à des prix et conditions fixés par arrêté.
 

AuroaCoin : une monnaie égalitaire pour les Islandais

L’un des problèmes avec les monnaies virtuelles, c’est qu’elles sont soumises à la même contrainte que les réseaux sociaux et autres outils communautaires : elles ont besoin d’être adoptées par une masse critique d’utilisateurs dans un temps très court pour fonctionner. Et si on en distribuait une certaine somme, équitablement entre les membres d’une communauté, n’aurait-on pas un excellent levier pour démarrer les échanges ?

C’est ce qu’ont imaginé les créateurs d’AuroraCoin, une monnaie pensée sur le principe d’un revenu de base : en distribuant équitablement entre les citoyens islandais toute la somme préalablement produite, ils offrent une sorte de revenu garanti à chaque citoyen, sans condition, au nom de l’idée que chaque humain mérite une part de création monétaire pour sa contribution à l’économie (en vivant, en consommant…).  

C’est le contexte de crise financière en Islande qui a motivé les créateurs, comme l’explique le site Coindesk : depuis l’effondrement du secteur bancaire en 2008, le gouvernement applique des contrôles stricts des capitaux en circulation sur son territoire. C’est pour contourner des restrictions qu’ils estiment « paralysantes » que les entrepreneurs ont créé AuroraCoin.

On touche donc ici à l’un des aspects les plus controversés des monnaies virtuelles : est-il légitime en effet qu’elles puissent faire concurrence aux monnaies nationales et que la valeur qu’elles créent échappe aux taxes qui financent l’Etat ? Par ailleurs, ne sont-elles pas une aubaine pour les trafiquants en tout genre ? Alors que l’un des fondateurs de Bitcoin a été arrêté pour blanchiment d’argent, la première des monnaies virtuelles est progressivement soit interdite, soit régulée en vue d’être taxée dans certains pays comme l’Allemagne ou la France.   

Pour Stanislas Jourdan, la piste AuroraCoin est prometteuse mais demeure une question :

« Est-ce que les nouveaux-nés islandais auront droit à leur quote-part de monnaie passé le délai d’un an fixé par Auroracoin ? A priori non, et du coup, l’égalité n’est alors plus temporelle puisque les générations futures n’auront pas le même droit que les citoyens du présent. C’est cette lacune qu’essayent de résoudre les projets comme open UDC et uCoin« .
 

Métier : designer de monnaie 

On le voit, derrière tout projet de monnaie alternative il y a des enjeux de société, et des questions à poser qui permettent de choisir un modèle de valeurs pour la communauté qui l’adopte. Alors, designer de monnaie est-il un excitant métier du futur ? Voici comment le décrit Etienne Hayem, chargé par la région Ile-de-France de mettre en place le Symba, une monnaie francilienne :

 « C’est un processus de design, on designe un flux de monnaie qui est créé quelque part, est détruit ailleurs et doit « couler » entre les différents acteurs de l’économie locale. Cela permet de prendre conscience de ce qui est vraiment derrière la monnaie : au-delà d’un système d’échanges il y a des conventions collectives, des responsabilités et des risques collectifs à partager – autrement dit, un contrat social. Sans une bonne gouvernance de la monnaie, la démocratie ne vaut rien ».

Les communautés qui adoptent leur propre système d’échange peuvent ainsi se poser la question : « quel futur voulons-nous ? Voulons-nous une ville plus propre, plus verte, ou plus partageuse ? Et comment agir ? ». Comme l’explique encore Etienne Hayem :

« Les monnaies comme l’Euro ou le dollar sont orientées sur le court terme et tirent leur valeur des dettes des gens. Le mouvement autour des nouvelles monnaies comme Bitcoin montre une autre voie : en devenant émetteurs de monnaie, les citoyens ont le pouvoir de choisir à quoi ils veulent donner de la valeur. C’est un peu le même principe que les certifications en ligne, quand les utilisateurs de sites communautaires peuvent se noter les uns les autres sur certains critères et se constituent un « capital social ».

On le voit, ce que gagne une monnaie qui réussit son pari n’a pas de prix : elle érige ses valeurs au fondement des échanges de la communauté… Alors, des monnaies collaboratives comme SolarCoin ou AuroraCoin pourront-elles faire en sorte que « le monde du partage remplace le partage du monde » comme l’a rêvé Claude Lelouche ? Si vous en êtes persuadé, alors à vous de jouer : vous trouverez même en ligne des outils vous permettant de construire votre propre monnaie virtuelle.

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