La fracture numérique, l'autre combat d'Emmaüs

18 juin 2012

« Maîtriser l’informatique est aujourd’hui une nécessité au quotidien. Sans cela, être en contact avec les autres devient plus difficile, et on est rapidement mis de côté, résume Micheline, 54 ans. Je connaissais les bases d’Internet et de la bureautique, mais j’avais besoin d’apprendre à mieux en posséder les techniques. »

Bordures, trames, encadrés… ce matin-là, au Pré-Saint-Gervais (Seine- Saint-Denis), c’est de traitement de texte et de mise en page qu’il est question au cyber-espace d’Emmaüs Solidarité. Une douzaine d’ordinateurs sont installés dans une grande salle attenante à un centre d’hébergement et de réinsertion sociale géré par l’association.

Plusieurs fois par semaine, Micheline se rend à un atelier proposé par le cyber-espace d’Emmaüs. Elle est là en voisine. En effet, cet espace principalement destiné aux personnes que l’association suit et accompagne est également ouvert aux habitants des quartiers prioritaires de la ville. Dans ces lieux, les personnes en situation précaire peuvent elles aussi accéder à un équipement informatique, à une connexion Internet, et à des conseils et formations pour maîtriser les outils.

En France, les deux tiers des ménages à bas revenus ne disposent pas d’un ordinateur, et 80 % d’entre eux n’ont pas accès à Internet. Pour les personnes en grande précarité ou sans domicile fixe, la situation est encore plus complexe. C’est pour donner aux plus démunis les moyens de se familiariser avec l’univers numérique qu’Emmaüs a commencé, dès 2003, à ouvrir des cyber-espaces. Avec l’idée que les nouvelles technologies peuvent constituer un maillon de la réinsertion sociale.

À travers ces lieux, l’association permet aux personnes en difficulté de renouer des liens, de retrouver l’estime de soi, et finalement d’être comme tout le monde. Il existe désormais vingt-deux cyber-espaces comme celui du Pré-Saint-Gervais.

> L’adresse e-mail : un domicile virtuel

« Notre objectif, explique Mathieu Castelli, chargé de la mission Emploi et coordinateur des cyber-espaces à Emmaüs, c’est de faire en sorte que la fracture sociale ne se double pas d’une fracture numérique. »

Celle-ci peut en effet constituer un facteur aggravant d’exclusion sociale et professionnelle.

« Aujourd’hui, sans adresse e-mail, on est un peu exclu, constate ainsi Micheline. On nous la demande régulièrement, qu’il s’agisse des administrations, de la caisse d’allocations familiales ou de la mutuelle. C’est également devenu indispensable pour échanger avec les amis. »

Au cyber-espace, elle a pu apprendre à se servir de toutes les fonctionnalités du mail, et, désormais, elle l’utilise au quotidien. Pour les personnes les plus exclues, celles qui n’ont plus de logement, se créer une adresse e-mail, c’est aussi disposer symboliquement d’un espace à soi, d’une sorte de domicile virtuel.

Jean-Claude, quant à lui, en tire parti pour sauvegarder électroniquement ses documents administratifs :

« J’utilise mon e-mail pour conserver mes CV et mes lettres de motivation. Comme ça, je peux les ouvrir depuis n’importe quel endroit, et je n’ai plus peur de les égarer ! explique-t-il. J’y conserve aussi des documents plus personnels, des photographies par exemple. »

Sans oublier le fait que les démarches administratives sont gratuites sur le Net – pas besoin de timbre, ni de se déplacer.

En favorisant leur accès au monde numérique, Emmaüs souhaite aussi permettre aux personnes en difficulté de retrouver une forme de stabilité, voire de renouer des liens. Par exemple, la connexion Internet se révèle un véritable atout pour reprendre contact avec sa famille, et le garder :

« Pour les personnes qui sont loin de leurs proches, soit parce que ces derniers sont à l’étranger, soit parce qu’elles-mêmes sont sans domicile fixe, les outils de communication à distance sont essentiels. C’est une manière de conserver des relations familiales actives », estime Mathieu Castelli.

> Des ateliers d’initiation à Internet et aux logiciels

Au cyber-espace du Pré-Saint-Gervais, les ordinateurs sont disponibles en accès libre. Mais il est également possible de participer à un certain nombre d’ateliers. Au programme : initiation à l’usage d’Internet et des réseaux sociaux, apprentissage des logiciels de bureautique, ou encore de logiciels plus complexes, comme Photoshop :

« Il existe aujourd’hui des structures qui proposent de la formation continue, mais notre public ne répond pas forcément aux critères requis pour bénéficier de ces dispositifs. Quant aux bibliothèques municipales, elles mettent bien des postes informatiques à la disposition du public, mais sans médiation ni tutorat », explique Stéphane Tournier, animateur formateur au cyber-espace.

Avec sa collègue Sylvie Prudon, ils animent, tout au long de la semaine, une série de modules.

« On suit une centaine de personnes chaque année. L’objectif est que, au cours d’un parcours de six mois, chacun puisse aborder le maximum de questions liées à la bureautique et à la navigation sur Internet. »

> Un tremplin pour d’autres activités

Un grand nombre de personnes suivies par Emmaüs sont en recherche d’emploi. Lors des ateliers, un accent particulier est mis sur cette question. Quang est déjà à l’aise avec la bureautique, mais, en attendant de retrouver un emploi, il profite de l’accès au cyber-espace pour continuer à découvrir des logiciels.

« J’ai une formation d’infographiste, mais j’avais besoin de pouvoir utiliser des logiciels professionnels, raconte-t-il. Je viens ici pour m’entraîner et aussi pour apprendre de nouvelles techniques. »

Pour la majorité des personnes qui le fréquentent, le cyber-espace représente une possibilité de se connecter au site de Pôle emploi – ne serait-ce que pour faire leur déclaration de situation mensuelle – et de préparer des candidatures. Car « une recherche d’emploi, aujourd’hui, ça se passe sur le web ! » rappelle Stéphane Tournier.

Lieu d’ouverture sur l’extérieur, le cyber-espace fait ainsi office de tremplin vers d’autres activités. En recherche d’emploi, Jean-Claude a peu à peu développé ses compétences informatiques en venant aux ateliers du cyber-espace, et s’est finalement pris au jeu : « Ça me plaît bien, au point que je me dis que je vais peut-être chercher un emploi dans l’informatique ! »

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