La fureur verte

11 juin 2008

(photo : Photononstop)

An 2025… Dans la métropole du futur, chacun génère son énergie grâce aux panneaux solaires installés sur les toits, ou en captant la chaleur de la terre par la géothermie. Les surplus de production sont vendus sur un Internet mondial de l’électricité, réseau intelligent qui ajuste en permanence le flux aux conditions météo ainsi qu’à la demande des consommateurs. Pure utopie ? Pas du tout, répond Jeremy Rifkin. Pour ce très sérieux économiste, théoricien du capitalisme moderne, la « troisième révolution industrielle » reposera sur trois piliers : les énergies renouvelables, de nouveaux modes de stockage de l’énergie et l’interconnexion entre les réseaux de communication et d’électricité. « Bien que les nouvelles révolutions dans l’informatique et la communication aient commencé à augmenter la productivité dans chaque industrie, leur vrai potentiel est encore loin d’être entièrement réalisé, écrit-il. Les mêmes principes de conception et les technologies intelligentes qui ont rendu possibles l’Internet et les grands réseaux de communication globale distribuée seront utilisés pour reconfigurer les réseaux mondiaux de transport d’énergie. »1

Le numérique, moteur de la révolution verte

Pour spectaculaire qu’il soit, le projet prôné par Jeremy Rifkin est loin d’être isolé. Car les technologies de l’information et de la communication (TIC) renferment un formidable potentiel pour rendre la vie plus verte, et pas seulement dans le domaine de l’énergie. « Le numérique est consubstantiel au développement durable », affirme Thierry Delarbre, directeur général du pôle de compétitivité Advancity qui rassemble, en Île-de-France, plus de 80 laboratoires de recherche, start-up et grandes entreprises autour de l’innovation pour la ville et la mobilité durables.

Les espoirs du high-tech vert se nourrissent de la vogue du développement durable qui fait son chemin dans l’opinion et la société. Tandis que la flambée des prix de l’énergie et des matières premières pose avec encore plus d’acuité la question de l’efficacité environnementale, les décideurs politiques s’emparent de la question. La France s’est engagée à diviser par quatre ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, et la Commission européenne veut faire des technologies intelligentes un moteur de la révolution verte. Son président José Manuel Barroso a d’ailleurs déclaré, en mars dernier, que les TIC ont « un rôle majeur à jouer pour verdir l’économie européenne ». Parmi les cerveaux de cette nouvelle stratégie, l’association Communication et information pour le développement durable (Acidd) est chargée de piloter les réflexions qui feront émerger de nouvelles priorités d’action pour l’Union des 27. Cinq grandes thématiques sont à l’étude : le télétravail, la mobilité, les transports publics, les plans municipaux de réduction du CO2 et les plates-formes collaboratives, via Internet notamment, qui favorisent un dialogue permanent entre la collectivité et les citoyens. L’enjeu ? Dessiner les contours de la métropole verte de demain, où, selon Gilles Berhault, le président d’Acidd, les TIC « rendent la ville plus vivable ».

« Réinventer la rue »

Déjà, cette cité verte, high-tech et hyper connectée, commence à prendre forme. Au coeur de sa transformation, les « cleantechs », ou écotechnologies, qui sont en train d’injecter de l’innovation écolo absolument partout, depuis les énergies renouvelables jusqu’au calcul des émissions de CO2, en passant par la gestion de l’eau, le transport et le bâtiment. Même les poubelles se dotent désormais de puces RFID ! Très développé en Belgique par exemple, ce système, qui permet de facturer au poids ou au volume les déchets de chaque foyer, émerge aujourd’hui en France. Un exemple parmi des milliers d’autres, à l’image de la ville d’Antibes, sur la Côte d’Azur, qui teste en grandeur nature l’autopartage de véhicules électriques. Objectif : « réinventer la rue » grâce à un dispositif misant sur le « zéro contrainte », selon les termes de Georges Gallais, directeur de VU Log, la start-up à l’origine du projet. L’utilisateur emprunte un VU (véhicule urbain) quand bon lui semble et le gare où il veut une fois arrivé à bon port. Pour trouver un VU disponible, il suffit de se connecter à Internet à l’aide de son téléphone portable, ou de passer un coup de fil à un serveur vocal qui indique où se trouve la voiture la plus proche, grâce au géopositionnement par satellite (GPS). Et « plus il y a de VU, moins il y a de voitures », résume triomphalement Georges Gallais. Le projet est d’ailleurs étudié de près par nombre de collectivités qui y voient un début de solution aux problèmes de stationnement, de pollution atmosphérique et même sonore, puisque le moteur électrique n’émet quasiment aucun bruit.

Les écotechnologies numériques s’attaquent aussi à la chasse au gaspi. Parfait exemple de cette tendance, le logiciel malin de la petite start-up Advance IT, qui suit à la trace les consommations d’électricité, d’eau ou de gaz, et les restitue sur un portail intranet, sous forme de rapports de synthèse ou d’indicateurs. « Les techniciens n’ont plus à passer leurs journées à remplir des tableaux, puisque cela se fait automatiquement, explique Tony Gomes, directeur de la jeune société, créée en 2006 à Villebon-sur-Yvette (Essonne). Surtout, ils peuvent contrôler leurs différentes consommations au plus près et identifier les dysfonctionnements » sans avoir à attendre plusieurs semaines qu’arrive la facture. Comme ce lycée du Nord – Pas-de-Calais qui s’est aperçu que la ventilation de ses cuisines fonctionnait le week-end dans des locaux parfaitement vides. À la clef, une consommation énergétique optimisée et des économies substantielles. Un constat qui n’a pas échappé à la filiale de Suez, Elyo, qui s’apprête à intégrer l’application dans 10 000 de ses sites qui fournissent, entre autres, le chauffage aux collectivités locales. Advance IT veut aussi conquérir le marché des gares, des réseaux de distribution d’eau ou des tours de bureaux, et s’exporter aux États-Unis.

Des réverbères intelligents

Quant à la start-up parisienne DotVision, déjà active sur les segments de la domotique et de la gestion de l’énergie du bâtiment, elle s’est engouffrée dans le pilotage à distance de l’éclairage public en créant en 2005 la société Streetlight.Vision. Grâce à elle, les lampadaires deviennent intelligents et, connectés à un serveur Internet, modulent leur puissance lumineuse selon l’heure. Finis les réverbères qui brillent de tous leurs feux au petit matin ! L’enjeu est de taille, puisqu’un seul lampadaire consomme en moyenne 615 kilowattheures par an – soit une émission de 70 kilogrammes de CO². Les premiers retours d’expérience montrent une baisse de la consommation d’énergie de plus de 40 %. La technologie de Streetlight.Vision fait des émules, avec plus de 20 projets d’installation en France (Vannes, Sénart…) et hors de nos frontières (Barcelone, Dublin ou Cologne). Mais la start-up voit plus grand. Sa dernière innovation consiste à « centraliser, via les mêmes réseaux de communication, tous les équipements électroniques de la ville, des stations météo au comptage du trafic automobile, en passant par les capteurs de qualité de l’air », explique Christophe Orceau, directeur de Streetlight.Vision.

Les déchets des uns sont les ressources des autres

Les TIC permettent aussi de créer des passerelles virtuelles à l’échelle de tout un territoire. C’est l’ambition du programme informatique de recherche des synergies, développé par Systèmes Durables, PME innovante basée en Haute-Garonne. Avec un mot d’ordre : les déchets des uns sont les ressources des autres. Autrement dit, pourquoi une usine rejetterait-elle de l’eau dans le réseau public quand cet or bleu peut être utile à son voisin ? « Il s’agit d’imiter les écosystèmes naturels et de valoriser tout ce qui peut l’être, en boucle fermée », précise Cyril Adoue, directeur de Systèmes Durables. Sans l’outil informatique, impossible de prendre en compte la grande variété des flux qui entrent dans les sites de production et qui en sortent – des solvants aux métaux, en passant par le charbon et le plastique –, et dont le nombre avoisine la soixantaine, ne serait-ce que pour une petite entreprise.

Dans l’Aube, une coopérative agricole ne savait que faire de sa montagne de sable, 12 000 tonnes au total, issues du lavage des betteraves et qui semblaient devoir finir à la décharge. Grâce à l’intervention du Club d’écologie industrielle du département, impulsé par les collectivités locales, la coopérative a trouvé preneur dans une entreprise de BTP. Cette dernière utilise désormais le résidu de sable pour ses travaux. Avec, à la clef, environ 100 000 euros d’économie par an pour les deux partenaires.

Enfin, les technologies intelligentes servent à se projeter dans le temps et autorisent toutes sortes de simulation. Les outils de Dassault Systèmes, spécialiste mondial de la 3D, permettent ainsi de construire des usines 100 % numériques où le cycle de vie d’un produit est reconstitué virtuellement, sans jamais faire appel à un élément physique, de façon à lui assurer la meilleure équation environnementale – qu’il s’agisse des matériaux servant à le construire, des conditions de sa production ou, à terme, de son recyclage. Ces techniques de simulation peuvent également aider les villes à mieux anticiper l’aménagement du territoire. C’est ce qu’a proposé, par exemple, le Centre lavallois de ressources technologiques (Clarte), dans la Mayenne, pour permettre aux décideurs locaux de visualiser l’impact qu’allait avoir sur le paysage un parc d’éoliennes. Dans une reconstitution 3D projetée sur un écran hémisphérique de 13 mètres de large, le promeneur peut, avec l’aide d’un joystick, avancer, reculer, monter ou descendre dans le décor numérique en relief.

Un secteur en plein boom

La mayonnaise des TIC vertes commence donc à prendre dans l’Hexagone. Et tandis que les start-up fourmillent de projets, les capital-risqueurs se laissent convaincre et considèrent l’environnement comme un secteur de placement à part entière. Chausson Finance, l’un des piliers historiques du capital-risque en France, vient tout juste d’intégrer les cleantechs dans son indicateur. Lors du second semestre 2007, 27 éco-start-up ont récolté 11 % des financements levés par les investisseurs, soit 63 millions d’euros. Plus que les télécoms. Signe qui ne trompe pas, cette entrée en fanfare est non seulement le fait des fonds spécialisés dans le développement durable, mais aussi des capital-risqueurs généralistes. Le boom est indéniable. À peine créée, une start-up comme EcoVadis ambitionne de multiplier par 24 son chiffre d’affaires pour atteindre 12,2 millions d’euros en 2010. Elle surfe sur la vague des achats durables, en apportant aux grands comptes des indicateurs sur leurs fournisseurs, qui sont souvent plusieurs milliers à travailler pour une seule grande entreprise. « Il y trois ou quatre ans, le secteur des cleantechs était vierge, inexistant, confirme Jean-Michel Barbier, de TechFund Europe Management, un fonds d’investissement spécialisé dans les technologies vertes et dans les technologies de l’information. Mais, depuis, une prise de conscience collective a généré de l’innovation. Et c’est un secteur qui mûrit très vite, avec un nombre fantastique de projets pertinents. »

Les promesses de l’intelligence artificielle

La bulle verte va-t-elle éclater, comme le professe l’économiste américain Robert Bell à propos des énergies nouvelles ? Christophe Chausson, président éponyme de Chausson Finance, reste, quant à lui, optimiste : « L’euphorie que suscitent les cleantechs n’a rien à voir avec la bulle Internet. Car si la création d’un blog ou d’un site web est à la portée de tout un chacun, ce n’est pas le cas des cleantechs qui nécessitent un bagage technique. » D’où la création, en avril dernier, du Cleantech Business Angels, un réseau national qui allie les capital-risqueurs aux experts des éco-industries.

Et, déjà, une quatrième révolution se profile : « Il y a trente ans, les chercheurs se sont lancés dans l’intelligence artificielle, observe Thierry Delarbre, d’Advancity. À l’époque, nous n’avions pas la puissance numérique dont nous disposons aujourd’hui. Je pense qu’il faut rouvrir cette voie que nous avions refermée un peu prématurément. » Et repousser, toujours plus loin, les limites de l’imagination ! L’avenir des cleantechs repose sur des technologies de plus en plus intelligentes, certes, mais aussi astucieuses : des technologies qui « mettent du vert » dans nos moindres gestes du quotidien. Et plus les innovations du numérique tissent leur toile, plus elles aident les élus locaux à réinventer la ville verte dans toutes ses dimensions, de la maison individuelle jusqu’aux réseaux de transports urbains.

1 Jeremy Rifkin, Engager la troisième révolution industrielle, Fondation pour l’innovation politique, 2008.

> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier "La fureur verte" :

– Mieux travailler ensemble… à distance

– Issy-les-Moulineaux modèle son visage de demain

– Les gratte-ciel se mettent au vert

– La Silicon Valley carbure aux « Cleantechs »

– Corinne Lepage : « Les technologies de l´information ont un rôle central à jouer dans le développement durable »

– Imagine Cup : 200 000 Bill Gates en herbe au secours de la planète

– Imagine Cup : la floraison des projets français

 

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