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La télévision est-elle morte ? Entretien avec Eric Scherer

15 décembre 2014

Le parachutage de Netflix dans le paysage audiovisuel français a fait grincer des dents. Avec un démarrage en grande pompe le 15 septembre dernier, le leader mondial de la télévision en streaming s’impose comme un concurrent majeur des chaînes françaises. Si certains le considèrent comme une révolution au service des internautes, d’autres le voient comme le fossoyeur du petit écran. Alors, la télévision est-elle l’Homme (le plus) malade des médias français ? Réponse avec Eric Scherer, Directeur de la Prospective et de la Stratégie Numérique de France Télévisions.

Révolution ou simple évolution ?

A l’image de la presse quotidienne régionale qui voit ses lecteurs vieillir et qui peine à se renouveler, « la grand-messe » ne rassemble plus quotidiennement sa communauté. Les téléspectateurs « consomment » les programmes à la demande, partout et quand ils le souhaitent. Pour autant, la télévision ne disparaît pas mais doit s’adapter aux nouveaux terminaux mobiles et jouer avec les acteurs nés sur Internet, parmi lesquels figure (et brille) Netflix.

« La télé est aujourd’hui à peu près au stade où étaient les journaux en 2003/2004, quand le Web 2.0 est arrivé, explique Eric Scherer. On doit s’adapter à de nouveaux usages notamment l’explosion de la consommation de vidéos en ligne et en situation de mobilité. La télévision est sortie du téléviseur pour investir tous les écrans et se regarde de plus en plus à la carte. C’est un moment charnière qui voit apparaître de nouveaux acteurs très puissants comme Netflix par exemple, et qui force tout le monde à bouger. C’est un secteur qui s’élargit, et c’est une bonne chose. Le problème c’est de savoir qui va en profiter, car si le gâteau grandit, aucune loi économique ne peut affirmer qu’une majorité va en profiter. »

Mais la télévision n’est pas passive et montre sa capacité à s’adapter. Car depuis plusieurs années, les chaînes françaises et internationales multiplient leurs offres en ligne et s’adaptent aux nouveaux modes de consommation. Télévision connectée ou encore de rattrapage sont désormais les mètres-étalon des chaînes, et signe l’entrée dans une nouvelle ère :

« Il faut être ouvert et surtout très attentif aux usages des jeunes générations. Ce que l’on sait déjà, c’est qu’ils ne vont pas imiter les comportements des anciens. Le public consomme déjà ses programmes à la demande et choisit ce qu’il souhaite regarder. C’est une nouvelle forme de consommation qui remplace les bouquets et les offres groupées. On s’adapte aussi en proposant des rendez-vous éditorialisés en ligne régulièrement. C’est ce qui permet de réduire aussi le bruit d’Internet et de proposer des repères. Il faut de nouvelles écritures, de nouvelles formes narratives, sans négliger la co-production avec le public. Le programmateur ne peut pas faire que du surplomb. »

 

« Ce qui fera la différence avec les données, c’est la manière de les traiter »

Alors, Netflix ne serait-il qu’un concurrent de plus positionné sur le Web ? Si le géant américain, né en Californie en 1997, donne à ce point des sueurs froides aux acteurs du paysage francophone, c’est bien parce qu’il se positionne sur tous les maillons de la chaîne de valeur audiovisuelle : de la production de série à succès (House of Cards, Orange is the new black…), comme le fait Canal+, à la diffusion, tout en bouleversant les procédés traditionnels en sortant, par exemple, l’intégralité d’une saison d’une série d’un coup. 

Mais ce n’est pas tout. Diffusés en ligne, les programmes permettent à l’entreprise de collecter des données précises sur les modes de consommation de ses utilisateurs, et de leur faire des recommandations selon leur profil. Un service qui fonctionne grâce à un algorithme de recommandation redoutable et dont le fonctionnement pourrait en inspirer bien d’autres :

« Evidemment, avec les médias de précisions, les données sont un élément central pour connaître les télénautes aujourd’hui et enrichir son expérience. Mais ce qui va faire la différence, c’est la manière dont vont se dérouler ces recommandations. Nous nous sommes engagés à être transparents avec une « charte des données » stipulant que l’on dira toujours à l’internaute-télénaute quelles sont les data créées à son sujet et quel usage en est fait. Il pourra choisir ce qu’il souhaite partager ou non. C’est une charte qui est là pour renforcer et étendre la relation de confiance. »

S’adapter ou imploser ? Telle semble être la question. A ce sujet, le Directeur de la Prospective et de la Stratégie Numérique de France Télévisions est catégorique :  

« Netflix fait déjà des temps d’antenne comparables aux grandes chaînes de télévision en Scandinavie ou aux Etats-Unis. Pour passer à l’action, c’est maintenant ou jamais. »

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